Un point suivi d’une ligne qui s’étend à l’infini…
Je ne cours
plus, je n’en ai plus vraiment la force. Depuis combien de temps n’ai-je pas
dormi ? Impossible de répondre. Depuis que j’ai quitté les étages supérieurs,
rien ne m’a montré que j’étais poursuivi. Je peux m’accorder un peu de répit
après tout.
Cet endroit
semble sans fond. Pourquoi ai-je suivi ce conseil ? Pourquoi me suis-je
enfoncé dans les profondeurs ? Il me semble désormais évident que la
sortie se trouvait en haut et non en bas. Se sert-on encore de moi ? Je le
pense, mais j’ignore dans quel but. On ne m’a pas donné d’indice et depuis que
je descends seul au fond du monde je n’en ai pas trouvé qui puisse m’aider.
Partout je
n’ai vu que désolation. D’abord j’ai découvert de nombreux corps, ou du moins
ce qu’il en restait. Parfois ce n’était pas humain. Parfois je ne pouvais dire
si cela l’avait été. Ces personnes qui ont fait tant de mal, cette Agence,
selon ceux qui m’ont libéré, ces scientifiques du mal, ont effectué une
véritable boucherie. Je n’ai vu personne de vivant depuis ma fuite. Je suis
seul, dans une immense machination, une expérience atroce. Il ne fait aucun
doute que si j’étais resté prisonnier, je n’aurais pas survécu longtemps et j’aurais
aussi terminé d’une façon bien horrible. Je devrais être reconnaissant à la Faction… Pourtant…
Pourquoi
ai-je le sentiment qu’on me cache encore quelque chose ? Pourquoi m’avoir
sauvé, moi, et pas tenter de sauver tous les autres, ceux pour qui il n’était
pas trop tard ? Pourquoi selon la Faction suis-je plus spécial que les
autres ? Bien sur, j’apprécie d’avoir été sauvé, mais je commence à
souffrir du syndrome du survivant. Je commence à me dire que j’aurais mieux
fait de mourir avec les autres. Ou bien que nous soyons tous sauvés. Mais être
le seul à s’en sortir est une chose difficile à supporter. Le poids sur mes
épaules est lourd. J’ai promis de me venger. Mais comment, si je fuis les
personnes qui nous ont fait tant de mal ? Pourquoi m’a-t-on dit d’aller
dans les profondeurs de cet endroit ? Que vais-je y trouver d’autres que
ce que j’ai vu pour l’instant ? Mutilations, tortures, souffrances, morts,
et quoi d’autre encore ?
Et puis
j’en ai aussi marre de ne traverser que des salles remplies de moniteurs,
d’écrans d’observation, la machine infernale, de cuves avec cet étrange liquide
vert sombre, et de ces charniers et ces amas de squelettes. Tout ici crie la
mort. Comment ne pas devenir fou devant toutes ces atrocités ? Combien
ai-je déjà vu de cadavres ? Cinq cents ? Mille ? Plus
encore ?
Il faut que
je fasse une pause, j’ai un vertige rien que d’y penser. On compte sur moi,
mais je ne suis pas sur d’être à la hauteur. Et puis devant tout cela, moi,
seul, insignifiant, que suis-je sensé faire ?
Répit.
Un peu plus
bas, j’entends un bruit qui m’est familier. Surprenant en ce lieu. Mais oui, je
ne me trompe pas. J’entends le bruit d’un élément. Enfin quelque chose que je
connais. Je me penche doucement au dessus du vide pour regarder. Il y a une sorte
de chute d’eau un peu plus bas, je dirais environ deux étages encore à
descendre pour m’en approcher. Je m’écarte du vide et reprend ma route. Je vais
m’arrêter là bas. Deux étages, cela est vite attient. Combien en ai-je déjà
traversé ? J’ai perdu le compte assez tard, vers quarante. Quelque fois
j’ai eu l’impression que je revenais au même endroit, tant les étages se
ressemblaient, même expériences, même salles de surveillance, même charniers. Cette
cascade me donne enfin un point de repère. Maigre consolation.
J’arrive
dans un étage où l’eau de cette cascade est utilisée pour faire fonctionner des
cuves, vides cette fois. L’eau provient de la roche qui entoure cet endroit
étrange. Elle s’insinue doucement et se rassemble dans un petit étang qui se
termine en cascade vers les profondeurs. Cela ne me paraît pas logique, mais
dans ce lieu je me suis fait à l’idée que ma logique était à laisser de côté.
Je
m’approche de la sorte d’étang. L’eau semble normale, dans le sens où elle
n’est pas d’un vert horrible ou d’un rouge sang. Je tente de plonger ma main
dedans. Contact froid. Je retire ma main. Tout va bien. Je reste quelques
instants à douter, puis je rassemble mes deux mains et tente de boire un peu
d’eau. C’est d’un bonheur sans nom.
L’eau est
particulièrement fraîche, je ne résiste pas, je commence doucement à entrer
dans l’eau. Je grelotte quelque peu au début mais je prends vite mes marques.
Après un petit moment d’adaptation, je plonge entièrement. Je ne comprends pas
comment une chose si belle, qui est synonyme de vie, puisse encore exister dans
ce lieu. Après toute la destruction que je viens de traverser, je suis
agréablement surpris de voir que la vie peut gagner. La voilà ma pause bien
méritée.
Alarme.
Je faisais
la planche sur l’eau quand cela est arrivé. D’un seul coup tout est devenu
rouge autour de moi. Une alarme stridente a retentie. La même que lorsque je me
suis échappé. Est-ce une autre évasion ? Je souris d’abord en pensant que
c’est le cas, tellement je me sens distant de tout. Puis je reprends conscience
que cette alarme m’est peut être aussi destinée.
Je nage
vers le rebord et je ressors de l’eau rapidement. Je dois reprendre ma fuite. Mes
vêtements sécheront sur la route. Courage et espoir me reviennent. Je dévale
les restes d’un escalier automatique et me retrouve dans une salle remplie
d’eau.
Au milieu
de celle-ci, une passerelle menant encore à des cuves de tortures. Je fais le
tour de la pièce. Je trouve des moniteurs de contrôle qui fonctionnent. Mes
peurs sont vérifiées : ce sont après moi qu’ils en ont. Ils m’ont
retrouvé, je ne sais comment. Je change les canaux du moniteur et voit
plusieurs groupes de créatures qui se déplacent rapidement, sachant où me
chercher. Je reconnais l’endroit où est un groupe. Seulement quelques étages plus
hauts. Ils sont juste sur mes pas !
Je dois
encore fuir. Mais ils sont si près ! Où me cacher. C’est alors que je fais
le tour de la salle des yeux. Je suis dans un cul de sac. Il n’y a pas d’autre
sortie que celle que j’ai empruntée pour venir. Je me suis moi-même
piégé ! Je pourrais plonger dans l’eau sous mes pieds, mais je doute
pouvoir y rester assez longtemps sans me faire repérer. Je me tourne alors vers
le sas, prêt à affronter mes ennemis, dans un ultime désespoir. Ils ne me
prendront pas vivant. Je me battrais. Sur le moniteur, je les vois approcher de
plus en plus, ce n’est qu’une question de minutes. Tout cela pour rien…
C’est alors
que je remarque qu’une partie de la passerelle se termine dans l’eau. Je
m’approche. Un sas est au fond de l’eau, engloutie. La chance ne m’a pas
quittée ! Enfin j’espère... Je plonge.
Evidemment
le sas est fermé. Impossible de le bouger d’un pouce. Je remonte à la surface
respirer. J’ai donc perdu… Mais je ressens un léger courant dans l’eau. C’est
étrange, ce courant semble conduire vers un mur de la salle.
Je me
rapproche pour l’examiner, mais je ne remarque rien ne me frappe, pas de
sortie. Je pose néanmoins ma main sur le mur… et ne rencontre aucun mur. Ma
main a traversé.
J’entends
des pas qui s’approchent. Je ne réfléchis plus. Je passe tout entier à travers
le mur. Le courant devient plus fort. Je suis dans une sorte de tunnel. Un
passage secret entre différentes salles ?
Levant les
yeux, je vois des inscriptions et je suis abasourdi en reconnaissant le mot
« Faction »…
Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire.
Tous les écrits présentés ici sont mis à la disposition selon les termes de la
Licence Creative Commons.