Pour une surprise, c’en fut une. A travers la
brume, c’était tellement étonnant ce qu’on découvrait soudain que nous nous refusâmes
d’abord à y croire. Tel un rêve sorti lui même des songes les plus obscurs de
nos esprits, un immense bateau flottait sur ce long nuage brumeux où nous nous
trouvions. En cela rien d’extraordinaire donc, si ce n’est que ce navire était
constitué étrangement. De loin nous reconnaissions alors ce que nous ne
pouvions croire. En effet, lorsque la brume permettait à nos yeux de voir
concrètement, nous fûmes frappés de son aménagement. Ce navire avait sur son
bord des bâtiments, partant en tout sens, qui représentaient à l’identique
l’université que nous avions connu étant jeunes étudiants. Mon compagnon et moi
fûmes surpris d’une telle exactitude dans les détails qui formaient ce navire. Sur
le pont avant était posté l’imposant bâtiment de lettres, suivi des plus
petits, des amphithéâtres et de l’administration. Tout était à sa place et à
l’identique, la petite cour intérieure entre ces bâtiments, les bancs en
pierre, les arbres perdant leurs feuilles d’automne.
Lentement, le vaisseau passa devant nous, et,
comme envoûtés par les charmes de la brume ou emportés par l’excitation de
revoir ce lieu si important dans notre vie de jeunes adultes, nous nous hissâmes
à bord, si je puis dire, par l’entrée du bâtiment lettres. Alors tout doucement
et sans un mot nous avons commencé notre exploration des lieux. La première
chose qui nous sauta aux yeux fut que l’endroit n’était pas vide. Des quidams
tels des fantômes, déambulaient. Tous ces spectres avaient une tête à faire
peur, et pourtant bien vite l’on s’accommodait à leurs regards. Ils
paraissaient tranquilles, indistincts des autres, telle une masse culturelle,
un seul esprit commun, une unique motivation, celle d’apprendre, de connaître,
de devenir érudit. Ils ne semblaient aucunement inquiets de la vie au dehors. Ils
étaient dans ce chaud cocon réconfortant que sont les endroits comme les
universités. Ils avançaient dans la vie avec le respect pour leurs aînés, avec
la dévotion envers leurs professeurs, avec ce sentiment d’attacher plus
d’importance que toute autre chose à la connaissance. Ils étaient des
étudiants.
Oh bien sûr, nous l’avons connu cet univers. Nous
aussi avons respiré ce parfum de liberté et ce sentiment d’intelligence en ce
lieu. Et d’avantage, nous avons été attristés de le quitter. Mais, semblait-il,
il nous fallait alors voir le monde, apprendre autre chose que la diversité du
savoir. Il nous fallait vivre tout simplement, et apprendre à vivre par nous-mêmes,
et non aux crochets des professeurs. Mon compagnon, tout comme moi, avait
compris, la totale insatiété de notre appétit culturel, et il ne semblait pas
meilleur lieu que l’université pour s’y approvisionner. Se repaître à jamais de
culture et vieillir parmi les livres et les professeurs, voilà le mythe auquel
nous croyions. Oui, nous avions tout misé sur la connaissance. Et pourtant…
Nous déambulions dans le dédale de l’université
en regrettant, nostalgies associées, ces agréables moments en compagnie de gens
aussi divers que variés, aussi surprenants qu’intéressants, aussi amusants que
secrets. Oh mais vous, vous savez ce que c’est, évidemment. J’avais sans doute
envie de vous en parler, pour que vous compreniez bien dans quel état nous
errions dans cet endroit. Mais revenons à notre excursion dans ce lieu. Ainsi,
tout était à l’identique, et pour un peu, nous croyions rêver, car se retrouver
à nouveau dans ce lieu était simplement impossible… Il y avait beaucoup de
monde dans cette université spectrale. Tout d’abord nous avons jeté un coup
d’œil dans la cafétéria. Dans cet endroit intemporel, de nombreuses formes anonymes
faisaient la queue devant le comptoir. Derrière celui-ci, nous vîmes deux femmes
qui nous adressèrent un regard et nous sourirent avec un hochement de tête qui
pouvait tout aussi bien signifier un simple bonjour qu’un je suis heureux de
vous revoir...
Poursuivant nos pas, nous sommes entrés dans la
première salle de cours qui se présenta à nous, histoire de vérifier que tout
était conforme à nos souvenirs. Doucement, nous avons ouvert la porte pour
découvrir une pièce remplie d’élèves studieux, écoutant le débit professoral en
prenant des notes et posant des questions. Le professeur, pointilleuse et
légèrement souriante, revenait sur les propos des étudiants, corrigeant chaque
hésitation, chaque faute. Des têtes dans le fond semblaient perdues avec le
regard lointain et vitreux, ou d’autres regardaient par la fenêtre, cherchant de
multiples prétextes, comme par exemple un moyen de s‘évader d’un tel lieu, même
simplement en songe. Je repense avec sourire à cette vision, ces jeunes gens
pensant parfois s’ennuyer, ne sachant pas qu’ils vivaient les moments les plus
apaisés de leur vie. Plus généralement, la plupart de ces êtres pensants
écoutaient attentivement et participaient avec plus ou moins d’enthousiasme. Ainsi
était la diversité de la connaissance mais aussi des attitudes face à celle-ci.
C’est en les dévisageant plus attentivement que
nous avons eu un choc. En effet, au fond de cette classe, là, parmi tous ces esprits,
nous nous sommes vus, mon compagnon et moi, côte à côte comme d’antan,
souriant, discutant souvent et écoutant parfois, et inversement. Nous étions
plus jeunes, nous étions insouciants. Nous semblions, déjà, apprécier d’être
ici. Quelque chose dans notre comportement semblait nous faire prendre
conscience que nous aurions, dans un futur proche, à regretter de tels moments.
Nous refermâmes la porte avec empressement,
l’inquiétude se lisait sur nos visages. Que faisions-nous dans un tel
lieu ? Étions-nous ici pour rendre visite aux chimères habitant nos
souvenirs ? Ou bien était-ce nous finalement, les fantômes, revenant
hanter ces instants magiques de nos vies ? Mon compagnon me sortit de la
torpeur de mes interrogations. Il voulait avancer et en savoir plus. Ainsi nous
avons ouvert les portes suivantes. La seconde salle était une grande pièce de
réflexion remplie d’étudiants parsemés, où la plupart des spectres écoutaient
avec un silence respectueux les propos du professeur, la voix attenante et l’apparence
d’un poète maudit, qui donnait de la connaissance sans s’en rendre compte,
offrant plus qu’il ne pouvait recevoir, arrivant à captiver chacun des fantômes
présents. Encore une fois, vers le fond, tels des cancres, nous nous vîmes, mon
compagnon et moi, si jeunes, ne cessant de prendre des notes sur tout ce débit
de culture, essayant déjà de nous en imprégner. Nos apparitions étaient
semblables aux autres, insouciantes, sans réelle autre agitation que celle de
l’esprit. Néanmoins, nos doubles semblaient encore plus flous que les autres,
comme imprégnés du lieu depuis trop longtemps, comme faisant partie du décor… Nos
estomacs étaient noués. Nous étions dans un état d’émotion proche des larmes en
revoyant notre passé, là, sous nos yeux ébahis, notre vie qui fut jadis, si
agréable, si apaisante dans ce lieu…
Oh pardonnez moi, je me rends compte que je me
répète, mais ce moment fut si intense dans mon cœur ! Je me sens si
attaché à cet endroit, peut-être embellis-je les choses, de peur de ne pas
paraître assez intéressant dans mon récit. Je vous prie de m’excuser et je vais
tâcher de continuer sans trop sortir du chemin de la réalité. Si tant est que
l’on puisse nommer ce lieu la réalité. Vous savez, les brumes entourant cet
endroit, je me demande encore si nous ne sommes pas en train de rêver. Ou pire.
Si nous étions, mon compagnon et moi, le résultat du rêve de quelqu’un d’autre.
Après tout, dans un tel lieu, comment percevoir les choses ? Ainsi,
l’hypothèse que mon compagnon et moi provenions du songe de l’un de ces
spectres me hante, c’est le cas de le dire, au plus haut point. Peut-être
allons-nous disparaître aussi vite que nous sommes apparus sur ce navire bordé
d’abîmes brumeuses et d’incertitudes. Sans doute n’aurions-nous dû jamais
monter à bord de ce navire, dérivant dans l’espace nuageux des songes de Dieu
sait qui…
Quoiqu’il en soit, et si le temps m’est compté,
comme dans tous les rêves, je vais donc vous résumer la fin de cette histoire. Ainsi
nous avons continué à ouvrir les portes de cet endroit. Un professeur, haut de
sa personne et de son intellect essayait de remplir nos têtes vides, qui
étaient parfois même peu réceptives. Malgré tout, il réussit à nous faire
entrer dans ce monde brumeux qu’est la littérature, enclin à bien vouloir transmettre,
à qui se donnerait la peine de les demander, les clefs de la réflexion
littéraire. En arrivant au premier étage de cet étrange bâtiment, nous avons
retrouvé la salle où un professeur, ridé par les longues heures passées à lire
et étudier, considérait le premier venu comme étant un ami de longue date. Son
tempérament et son caractère si proches des autres faisaient de lui un homme
aimé pour sa connaissance mais aussi pour lui-même. Un être attachant. Finalement,
quand j’y repense, nombre des personnes en ce lieu avaient ce trait
distinctif : être attachant… C’est une des raisons, je m’en aperçois
maintenant, pour lesquelles il fut si difficile de quitter ce lieu, et pourquoi
nous ne cessons de repenser à ces tendres moments passés dans cette formidable
université.
Plus haut dans le bâtiment, nous avons retrouvé
nos doubles, assidus dans des réflexions impossibles à retrouver ailleurs que
dans un tel lieu. Nous nous observions alors, la tendre vingtaine de nos
années, passée à écouter en silence, à prendre des notes et comprendre le monde
par la littérature, à poursuivre nos rêves et nos ambitions que nous savons
aujourd’hui si inaccessibles. A cette époque pourtant, tout semblait encore
possible, il ne suffisait que de le vouloir pour le pouvoir. Belle illusion de
la jeunesse, belle frustration, aujourd’hui, au regard du temps passé et perdu
pour nous et par nous.
Un autre professeur, un puits de connaissances,
nous apportait de la bonne humeur et de nombreuses petites histoires, ce qui nous
rendait toujours joyeux... Oh, comme avec le temps ces souvenirs se font
tristes, comme avec le temps la nostalgie cède sa place aux regrets ! Voilà
comment je me trouve à présent, partagé entre ces sentiments. Les professeurs
se succédèrent, nous réassistâmes ainsi aux cours glorieux de ce professeur
amoureux des lettres, ou de la passion communicative de celle-ci pour le
théâtre, ou encore cette dernière qui avait la persévérance de toujours
remettre en cause son savoir.
En arrivant au second étage, nous avons revu la
bibliothèque des étudiants, qui nous était si familière. Avec une petite larme
nous revoyions l’aménagement de cette pièce. Jamais depuis notre départ nous
n’avions remis les pieds dans cette salle, retrouver ainsi cette pièce amenait
à mille idées et anecdotes, toutes aussi déchirantes les unes que les autres.
Dans cette université si commune, si englobante, cette pièce était notre
endroit particulier, notre havre de paix et de tranquillité, le jardin secret
des étudiants littéraires. Tout était à sa place. Tout était pour ainsi dire
parfait.
Le troisième étage était aussi conforme à la
réalité de nos souvenirs. Rien ne venait entacher l’image que nous avions
gardée si longtemps en nous. Revoir un tel lieu me faisait penser à revenir
dans une ancienne maison, vous savez, lorsque vous avez déménagé mais qu’après
de nombreuses années vous reveniez, pourchassé par la curiosité dévorante de
savoir ce qu’était devenu ce lieu qui avait été, un jour lointain, le vôtre.
Ici, même sensation, sauf qu’il n’y avait aucune déception, tout était pareil.
En sortant, la brume s’étant quelque peu dissipée,nous entrevoyions le bâtiment
d’administration et sans hésiter, nous nous sommes approchés. Chaque détail,
vous dis-je, était à sa place, même la demi-douzaine de chats qui, le soir
venu, venait s’approprier le terrain près du bâtiment.
En entrant, une seule pensée nous vînt : revoir
celle qui nous avait tenu compagnie, aussi proche qu’une mère, cette femme qui
nous avait tant aidé et tant encouragé, celle qui était l’oreille que nous avions
tous, à un moment ou à un autre, recherché. Ce genre de personnes, voyez-vous, dont
on en rencontre si peu dans une vie, si rares, qu’elles sont à choyer, car
elles permettent au monde de tourner un peu plus rond. En poursuivant nos vies,
par les nombreux chemins sinueux que nous, étudiants, avons tous empruntés, personne
qui ne l’ait connu n’a pu l’oublier. Elle reste et sans doute restera à jamais
dans le cœur de ces pauvres jeunes adultes que nous étions alors et qui avons
toujours pu compter sur elle. Ainsi, elle se trouvait là, à son bureau, du
moins ce qu’il en restait, débordant de tas innombrables de papiers importants,
croulant sans cesse sous le téléphone ou les gémissements des étudiants
désespérés. Elle restait droite dans sa chaise, le regard parfois un peu vague,
se demandant sans doute, et à juste titre, comment cet endroit pourrait tenir
debout sans elle. Donc elle était présente, à son bureau, assise, et elle fit
une chose absolument inconcevable dans un tel univers : elle nous parla.
Alors que tous les autres spectres n’étaient
que des images sans consistance, des fantômes impersonnels, ne nous voyant pas,
elle, parvenait à nous voir. Non seulement elle nous reconnut, chose plutôt
surprenante, mais en plus elle nous proposa ce que nous ne pouvions imaginer.
Elle nous expliqua que notre place n’était pas ici, égarés dans cet endroit
flou, mais que, comme nous avions finalement réussi à nous y échouer malgré
tout, nous pouvions rester dans cet univers intemporel, reprendre la place de
nos spectres, de revivre notre jeunesse, heureuse et insouciante, dans ce monde
d’intelligence et à l’abri de toutes les contraintes du monde réel. Difficile
de s’imaginer une telle idée… Elle nous offrait tout simplement la possibilité
de revenir dans cet heureux songe, indéfiniment...
Mon compagnon n’hésita pas, il accepta immédiatement.
Pour ma part, j’ai répondu avoir encore besoin de réfléchir. Rester ici, auprès
des grands hommes de ce lieu, de cette université, vivre à jamais dans cette
cité fantôme, errer indéfiniment dans cet univers de connaissance… Je suis
sorti de son bureau et c’est alors que je vous ai croisé. Vous ! Vous que
j’idolâtrais autant que la personne que je venais de quitter ! Vous, sans
doute le plus vieux personnage de cette université. Vous que le temps n’a pas
épargné ! Vous qui distribuiez votre extraordinaire connaissance assortie
de votre vaste expérience. Vous qui ne nous donniez pas qu’un cours, mais qui nous
enseigniez aussi la vie. Vous qui sembliez fragile et pourtant si fort intérieurement.
Vous qui étiez le plus respecté. Oui vous ! Vous qui m’avez reconnu aussitôt
et demandé si j’allais bien, vous qui m’avez fait asseoir près de vous, et qui
m’avez demandé de vous raconter mes tourments. Vous enfin, qui avait écouté sans
m’interrompre. Vous monsieur, qui avez l’air simple et bon, vous qui m’avez
laissé parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je
dois faire.
A prend la bretelle de sortie de l autoroute A75. Sortie en construction. Interdit d accès. Il ralentit et se gare sur la bande d arrêt d urgence, attend que deux voitures au loin passent leur chemin. Il traverse la route et passe derrière les barrières de sécurité. Il retire quelques plots, déplace les barrières et un panneau attention chantier . Il retraverse et remonte dans sa voiture. Il attend que la dernière voiture en vue soit passée, puis démarre et s engage sur cette nouvelle route. Il dépasse tout le dispositif de barrage et s arrête, sort et remet tout en place.
A remonte enfin dans sa voiture et repart sur le viaduc de Millau en construction.
B sort de son immeuble. La nuit est fraîche se dit - il. Il marche pendant une dizaine de minutes pour arriver à la plage. Les rues de la Baule sont désertes. Qui pourrait bien se promener près de l eau une soirée aussi froide que celle-ci ? Il descend les marches et arrive sur le sable glacial. La mer est basse, la lune haute et pleine. Personne bien entendu. Tout le monde est chez soi, bien au chaud.
B commence à se déshabiller.
C arrive à l entrée de sa ferme de Vendée. Il se gare dans l entrée, sort et appuie sur sa clef, commandant la fermeture centralisée de sa voiture. Il se dirige vers la grange. Il entre et referme derrière lui. Son regard parcours le vaste espace pratiquement vide. Il ouvre le seul débarras de cette grange et en sort une grosse corde en lin. Il la prend dans ses bras et respire profondément l odeur de fibre.
C commence à faire un noeud coulant.
D sort de Paris et va en banlieue. Il cherche le plus haut immeuble qu il puisse trouver. Au bout d un quart d heure, il est satisfait de son exploration. Il se gare au pied de l immeuble choisi, prend le soin de vérifier que sa voiture soit bien fermée, s avance vers l immeuble. A l entrée, il cherche un quelconque interrupteur puis finalement pousse la porte d entrée et s engouffre à l intérieur. Il prend l ascenseur et monte jusqu au onzième étage. L immeuble est très vétuste, comme pratiquement tous les bâtiments de banlieue.
D trouve la porte dérobée qui mène au toit et l ouvre.
E sort de la baignoire de son appartement de fonction, rue Saint - Victeur. Il se sèche en respirant profondément, puis ouvre son placard à pharmacie. Il en sort une seringue. Vide. Il prend ensuite le temps de nettoyer la baignoire pour qu elle soit parfaitement sèche. Puis une seconde idée lui vient et il va alors dans la cuisine, ressort d un tiroir un long couteau bien aiguisé. Le Goût lui vient à ce moment là. Tout va mieux.
E s installe nu dans sa baignoire.
F rentre enfin chez lui. Il lui a fallu faire le tour de toutes les pharmacies de Grenoble pour trouver celle qui était de garde ce soir. Avec une bonne falsification d ordonnance, il a obtenu plusieurs boites de Zolpidem, l un des hypnotiques les plus puissants. Il sourit en repensant aux nombreuses mises en garde du pharmacien qui n avait pas la chance d être tranquillement chez lui ce soir. Le Goût lui vient. Puis il déballe les médicaments sur sa table basse.
F se dirige vers son bar et sort ses bouteilles d absinthe.
G est assis dans son mini coin cuisine de son appartement de douze mètres carrés, à Saint - Nazaire, près des quais. Pas besoin de préciser qu il n y a qu une chaise. Par l'unique fenêtre il regarde la lune. Dehors il semble faire si froid. Il revient à son occupation, démonte son Glock17 pour la troisième fois, nettoie chaque pièce avec des gestes automatiques qui sont devenus les siens. Il regarde en souriant cette arme démontée en une dizaine de morceaux inoffensifs. Puis il remonte lentement son arme et la charge de sept balles, machinalement. Le Goût lui chatouille les sens.
G sent maintenant la gaieté l envahir.
***
Une boite de Zolpidem contient trois plaquettes de dix comprimés. Il est préconisé de prendre un demi, voire un comprimé entier pour s endormir en quelques minutes. F prend son plus beau verre et le remplit d absinthe. Il sort les dix premiers comprimés. Cela lui remplis le creux de la main. Il les gobe tous accompagnés par deux gorgées. Puis il finit le verre pour pouvoir bien mélanger les effets néfastes de l alcool et des somnifères. Le Goût est tout autour de lui.
F commence à se déshabiller après la fin de la première boite.
La nuit est vraiment froide. Mais la vision de Paris d ici, à cette hauteur, est à la fois très belle et très triste. D, sur le toit, est enivré par le Goût. Plus rien d autre n a d importance. Il regarde en contrebas de chacun des quatre cotés de l immeuble. Il choisit la face sud, celle qui donne sur un jardin d enfants.
D commence à se déshabiller.
La voiture s arrête juste avant le gouffre. La route se termine par un vide de plus de deux cents mètres de hauteur. A sort et regarde en bas. Le vide fait d autant plus peur quand la nuit est si sombre. Il sourit faiblement, le Goût vient remplacer toute autre sensation. Il se déshabille puis remonte dans la voiture.
A ouvre toutes les fenêtres et retourne en marche arrière jusqu aux panneaux de travaux qu il a franchi quelques minutes auparavant.
Serein, dans sa baignoire. Allongé de tout son long. E prend la seringue et la remplie d air. Puis il choisit une veine au bras gauche et insère l aiguille de la seringue dedans, sans ménagement. Il pousse alors sur la seringue et la bulle d air remonte alors dans cette veine. Le Goût l envahit presque immédiatement. Jouissance exquise.
E sait que la bulle d air va monter jusqu au cur, lentement, très lentement.
Une simple chaise. Un simple canapé où dormir et un coin cuisine. G commence à se déshabiller tout en se demandant où tirer. Contre la tempe ? Dans la bouche ? Dans le cur ? Le Goût lui dicte la bouche.
G introduit le gros et froid canon de l arme dans sa bouche alors salivante.
Une corde solide. Un nud qui l est encore plus. C s est déshabillé. Il est monté sur letabouret, trouvé pour faire office de bourreau. Il passe sa tête à travers le nud coulant. Tout est à la bonne hauteur. Le Goût l accompagne à chaque instant.
C respire profondément.
Nuit froide. Eau froide. B est nu et rentre dans l eau sans aucune réticence. Elle est glacée, sans doute proche de zéro, mais cela ne lui fait rien. Le Goût l accompagne. Il s enfonce de plus en plus dans leau et commence à nager.
B quitte la plage et part rejoindre la mer calme et immense.
La corde autour du cou. Le cou qui démange. C n est plus vraiment lui - même. Il devrait avoir peur, être effrayé d une telle situation. Au lieu de cela, il est souriant et voit la corde comme sa délivrance. Il se remémore tous ses souvenirs de jeunesse associés à cette grange. Le Goût le dévore.
C se sent libéré et heureux.
Trois boites vides par terre. La deuxième bouteille pratiquement vide elle aussi. F s est déshabillé et s est couché sur la moquette de son salon. Il baille et sent, à la fois, les étourdissements de l alcool ainsi que la lourdeur de ses paupières. Dans cet état presque comateux, le Goût est omniprésent.
F engloutit les derniers comprimés avec la fin de la bouteille.
Chantier en construction. Attention danger. A arrive à l embranchement initial. Il s arrête. Lève le frein à main et désactive les airbags. Il accélère alors à fond. L aiguille monte, monte,et monte encore. Les pneus crépissent et font de la fumée. Le Goût lui indique le moment. Maintenant. Le saut de la mort.
A desserre le frein à main et la voiture bondit sur la route qui n a pas encore de fin.
La vue est vraiment magnifique. L air est frais mais aussi léger et agréable. D respire profondément le Goût tout en se déshabillant. Une fois nu, il s assoit sur le rebord du toit, les pieds ballants dans le vide.
D rit une seconde fois en pensant aux enfants qui verront ce drôle de spectacle demain matin au réveil.
Agonie dans une baignoire. Le Goût s intensifie. E veut ne plus faire qu un avec cette sensation.Il prend le couteau aiguisé et se taillade les veines du bras droit. Le sang jaillit abondamment. Rouge et chaud.
E s offre totalement au Goût.
Quelques vagues. Une mer calme. B n a plus pied depuis un bon moment. Il est loin de toute côte, en pleine haute mer. Il sent la fatigue mais la repousse. Le Goût lui permet de puiser au fond de son énergie. Alors il respire pour un dernier long souffle. Et plonge. Le plus profondément possible. Profond, très profond dans leau.
B recrache petit à petit l air de ses poumons et s enfonce dans la mer.
Répulsion et envoûtante attirance. Dégoût et pourtant satisfaction. G est mitigé vis - à - vis du canon froid qui se trouve dans sa bouche. C est une arme bien sale et qui va laisser des traces partout. Néanmoins, il sourit de savoir tout bientôt terminé. Le Goût l accompagne et le rassure. Sa bouche est étrangement sèche.
G enlève le cran de sûreté.
***
G ferme les yeux, sa main ne tremble pas, son index se raidit.
F ferme les yeux, enfin, un sommeil sans rêve commence pour lui.
E ferme les yeux, la douleur n est plus qu un vague souvenir.
D ferme les yeux, se relève et fait dépasser ses orteils dans le vide.
C ferme les yeux et met son pied droit derrière le socle du tabouret.
B ferme les yeux et commence à suffoquer.
A ferme les yeux, la voiture dépasse la fin du viaduc et se retrouve dans le vide.
***
A tombe.
B se noie.
C fait basculer le tabouret.
D saute.
E se vide de son sang.
F sombre dans le coma.
G presse la détente.
***
La balle traverse la bouche, casse le squelette du crâne, fait de la bouillie du cortex de G, le sang éclabousse les murs et le voisin alerté par le bruit viendra et vomira près du corps.
La moquette du salon de F devient son sépulcre, son corps en décomposition sera retrouvé seulement deux semaines plus tard par les pompiers appelés à cause de l horrible odeur.
Le cur de E arrête de fonctionner, le sang crée un petit tapis visqueux au fond de la baignoire, sa fille qui retrouvera le corps s en voudra toute sa vie d être rentrée tard ce soir - là.
Le corps de D s est écrasé sur la maison des jeux pour enfants, et c est un enfant de huit ans qui retrouvera ce quil reste de son corps, organes éparpillés, squelette démembré, et sang.
Les spasmes de C durèrent près de quatre minutes, puis sans souffle, son corps sans vie se balancera lentement au bout de la corde avant d être retrouvé par ses fils, huit jours plus tard.
Le corps raide et glacé de B mettra six minutes environ pour remonter à la surface et voguera sur la mer avant d être retrouvé dans un filet de pêche d un chalutier de Noirmoutier, parmi les poissons.
La voiture de A s écrase au sol, le moteur écrabouille le corps du conducteur avant de rentrer en contact avec l essence, faisant exploser la voiture en une magnifique boule de feu incandescente.
***
Ce soir, 25 novembre 2003, à minuit, sept hommes meurent en même temps, en France, chacun ayant choisi de mourir d une façon différente. Mais chacun étant entraîné par un sentiment étrange. Un étrange Goût. Un parfum qui m est propre. Et ont trouvé ce Goût si attirant qu ils ont décidé de mourir dans l espoir d éprouver cette sensation à jamais.
Moi, spectatrice de tout cela, je suis aussi l auteur de cette mise en scène. La vie est une chose bien étrange qui m échappe sur le plan conceptuel mais non sur le plan concret. Mais une chose est pourtant sure : tant quil y aura de la vie, je serais présente. Car je suis la fin de la vie, le commencement du néant. Je suis celle que vous redoutez tant, m affublant de tant de noms et d images différentes qu il serait trop long d en faire la liste. Je suis simplement La Mort. Et ce soir, j ai gagné sept hommes de plus à mon jeu préféré.
Je m'en vais.
Mais vous rappelle qu un beau jour, ce sera votre tour.
Je ne sais pas ce que sont les escarboucles. J' ai complètement oublié ce soir le sens du mot escarboucle, mais je le tourne et le retourne dans ma tête comme un caillou incandescent. Les escarboucles, en tout cas, c' est quelque chose qui convient parfaitement à la femme que j' aime.
Ce mot éveille en moi quelque chose de beau mais aussi de compliqué. Tu sembles parfaitement correspondre à cette définition, mon Amour, je ne saurais dire pourquoi. Ce mot a été lâché par la radio, qui passe un extrait des contes de Jean Loup Baly, que j' écoute d' une oreille distraite.
"Escarboucle", ce mot me fait penser à toi.
Toi, tu as quatre-vingt-trois ans ce soir, et je t' aime toujours autant que lorsque nous sommes rencontrés, tu es aussi ravissante et attirante. Tu dors sur le siège passager. Ces derniers temps tu dors plus de quatorze heures par jour. Mais ce soir, je suis content que tu dormes. Cela te fera une belle surprise à ton réveil.
La soirée est fraîche, le réservoir est plein, nous filons à travers la nuit, l' autoroute est tristement vide, pleine de solitude. Mais je ne me plains pas, j' ai la radio et puis, nos souvenirs viennent me tenir compagnie.
On arrive à l' échangeur, je ralentis, m' arrête, prend le ticket, redémarre doucement pour ne pas te réveiller. Me remémorer nos souvenirs m' épargne toute fatigue et me permettent encore de conduire, malgré mon vieil âge.
Je nous revoie très clairement dans ce pub de Londres dont j' ai oublié le nom et qui doit avoir disparu aujourd' hui. Ce fameux soir où nous nous sommes rencontrés, où nous avons commencé notre vie. Ton sourire, tes yeux magnifiques, ton français imparfait mais attrayant, cette interminable nuit, remplie de discussions, de joie et de rires, le sentiment que tu me plaisais énormément et que c' était réciproque.
De mon séjour en Angleterre, j' ai gardé peu d' autres souvenirs que ceux que nous avons eu ensemble. Et lorsque j' ai du rentrer en France, je nous revoie cet après-midi-là dans St James' s park, te demander de m' accompagner, de partir vivre avec moi en France. Sans hésitation tu m' as répondu "oui" et tu m' as embrassé, j' étais le plus heureux des hommes. Nous ne nous sommes jamais quittés depuis ce jour. Jamais, ne serait - ce que d' une journée. Depuis cinquante neuf ans.
Arrivé en France, nous nous sommes directement fiancés, avant même de te présenter à mes parents. Rien ne comptait plus que toi, et c' est toujours le cas ce soir. J' ai terminé mes études, j' ai commencé à travailler, comme traducteur dans un premier temps, avant d' écrire par moi - même. Tu m' as toujours soutenu, même quand tu n' étais pas forcement d' accord avec ce que j' écrivais. Nous avons toujours été présents l' un pour l' autre.
Péage. Le receveur péager semble autant dormir que toi. Nous quittons l' autoroute pour la nationale. Quelques dizaines de kilomètres avant de retrouver une autre autoroute.
Peu de temps après notre arrivée à Paris, nous nous sommes échappés pour aller près de cette mer que tu aimes tant. C' est là que je t' ai demandé en mariage. Encore une fois, tu n' as pas hésité une seconde. On aurait pu croire que ce fut le plus grand moment de ma vie. En vérité, tous les jours que j' ai passés à tes côtés ont été et seront toujours remplis de gaieté et d' amour, jamais je n' ai été malheureux avec toi, même ces dernières années.
Nous sommes en parfaite symbiose. Nous nous aimons intensément. Jamais il ne nous ait venu à l' idée de pouvoir aimer quelqu' un d' autre. C' est pour cette raison que nous avons décidé de ne pas avoir d' enfant. Notre amour n' en était que plus passionnel.
A tes cotés j' ai eu tellement de joies que les quelques moments tristes de ma vie se sont vite effacés. La mort de mes parents, puis des tiens. Nous avions rompu avec eux, certes. Mais cela n' efface pas le chagrin. Nous nous sommes retrouvés seuls au monde. Nous avons réussi à faire le deuil. Après tout, ils avaient eu une belle vie.
Je quitte la nationale et reprends l' entrée de la seconde autoroute. Le temps passe, France Inter a déjà diffusé deux journaux d' informations, la nuit coule, et nous avec.
J' ai commencé à me faire un nom, à côtoyer des gens devenus célèbres. Tu étais toujours à mes côtés, lors de toute mes apparitions en public, mais c' est normal me disais - tu, car nous sommes et resterons toujours ensemble.
Lorsque je t' ai présenté Jean - Paul Sartre, tu l' as, comme moi, très rapidement admiré. De même lorsque je suis devenu journaliste, tu as aussi vite apprécié mon ami, Jean-Jacques, que tu te permettais d' appeler " JJSS ".
Avec ces influences, j' ai commencé à écrire sérieusement. A trente six ans, j' ai réussi à publier mon premier livre. Tu as toujours été derrière moi, me soutenant sans faille, relisant constamment et corrigeant souvent, mais aussi remettant en cause parfois certains points. Je t' avoue que j' ai toujours aimé cette qualité chez toi. Tu m' as beaucoup inspiré.
A nouveau je ralentis, appuie sur ce bouton impersonnel et prends le ticket qui l' est autant. A ce train-là, nous serons arrivés à l' aube. Tu ouvriras les yeux sur cette mer que tu chéries tant.
Après mes premiers écrits, j' ai quitté la rédaction de France Presse pour fonder un journal plus en adéquation avec mes idéaux. Nous avons eu de la chance, le Nouvel Observateur a bien marché et aujourd' hui encore continue à prospérer.
Mais les choses évoluent. Petit à petit, je me suis éloigné de mes amis de l' époque, j' ai perdu Sartre, j' ai perdu mes soutiens au sein même du journal. J' ai continué à écrire, plus personnellement encore, avec toi à mes cotés. Ma vision du monde était certes originale, je comprends qu' on ait voulu me laisser de côté. Je ne blâme personne. J' ai fais ce que j' ai pu. Simplement. J' ai écrit mon idéal du monde, plus social, plus écologique et j' espère que le futur évoluera dans ce sens.
Les aires d' autoroutes se succèdent et se ressemblent toutes. France Inter passe désormais de la musique classique. Il est tard. Ou plutôt très tôt.
La politique restera toujours mon sujet d' écriture préféré. J' aurais pu continuer à écrire indéfiniment si nous n' avions pas été confrontés à la vieillesse. Alors tu es devenue fragile, mon tendre Amour. Tu as commencé à ne plus aller bien. Je revois souvent ce mauvais moment dans mon esprit, cet après-midi, ton entrée à l' hôpital suite à ton premier malaise, lorsque les médecins sont venus, hésitants, vers moi, pour m' expliquer ce que tu avais. Jusqu' alors nous n' avions presque jamais envisagé la mort, toi ou moi. Nous étions heureux et nous n' y pensions tout simplement pas.
Une maladie incurable, "une affection évolutive", ces deux seuls mots, qui te condamnent. Rien n' est possible pour te soigner. Et puis de toute façon, il fallait bien que la vie s' arrête un jour. Nous aurions juste préféré vivre en pleine santé encore dix ans de plus. Mais nous n' échappons pas à la réalité.
Je n' ai jamais autant pleuré que dans cette salle d' attente de l' hôpital. Lorsque je suis allé à ton chevet, tu m' as souris, en me disant de ne pas m' inquiéter. Je suis resté près de toi tout le temps de ton hospitalisation. Dans un premier temps, les médecins m' invitaient à rentrer chez moi, mais quand ils ont vu que je ne bougerais pas, ils ont accepté ma présence auprès de la femme de ma vie. Nous avons alors envisagé la mort. Il nous était inconcevable à tous deux de vivre sans l' autre.Les médecins ont diagnostiqué une dizaine de mois, tout au plus.
Tu es magnifiquement belle, je chérie ton âme sans cesse, je remercie la vie que nous nous soyons rencontrés. Ta maladie est fatale, mais tu continues à sourire, à rire, à m' aimer, comme si tu n' en avais rien à faire. Mon éternel Amour, je ne sais pour quelles raisons escarboucle paraît bien te définir, mais ce soir, ce mot me permet d' être encore et toujours heureux et soulagé à tes côtés.
A nouveau un péage et un employé qui somnole. La monnaie, un vague sourire et bonne route. Il ne reste plus que quelques heures de trajet, trois tout au plus si je suis fatigué. Mais ce soir, il semble que je sois dispensé de cela, je sais désormais que c' est notre dernier voyage.
Amour de ma vie, malgré ta maladie, je suis toujours resté à tes côtés, obéissant aux moindres de tes souhaits. Nous avons envisagé l' avenir proche. Je ne me suis occupé que de toi. Nous avons alors commencé à vivre plutôt austèrement, reclus, presque ascétiques.
Nous en avons alors parlé ensemble, souvent, de la mort. Avec la relation qui est la nôtre, fusionnelle, nous ne pouvons accepter le départ de l' autre. Nous avons alors convenu de partir ensemble. Mais j' ai quand même trouvé le courage d' écrire un dernier livre. Je te l' ai dédie. Je te demande pardon, mon Amour, je n' ai écrit tout au long de ma vie que des théories politiques et n' ai jamais vraiment pu faire connaître à tout le monde les sentiments que j' aie pour toi. J' espère que ce livre répondra aux questions que les gens se poseront sur nous.
Malheureusement, petit à petit, la maladie t' a affectée totalement. Tu maigris, tu oublies parfois le jour que nous sommes, il t' arrive tout un tas de tracas qui arrive avec l' âge. Mais jamais tu n' oublies l' amour que tu as pour moi. Et moi de mon côté, je fais tout pour te rassurer, pour te montrer mon amour infini. Je t' aime. Les dernières phrases du livre sont " Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l' autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble ".
Je n' ai plus peur de mourir maintenant que nous avons choisi de mourir ensemble.
Je suis heureux de ma vie. Je suis heureux de t' avoir rencontrée. Je suis heureux de tout ce que nous avons accompli ensemble, au bonheur d' avoir vécu à tes côtés.
Voilà, les premières lueurs du jour viennent caresser faiblement l' horizon. Nous ne sommes qu' à quelques kilomètres de cette plage où je t' ai demandé en mariage, il y a plus d' un demi-siècle. Je suis néanmoins fatigué. Mais heureux. Nous sommes encore ensemble.
Je sais que cela te fera plaisir de voir cet endroit, une dernière fois.
Je sais maintenant comment tout cela va se terminer. Nous avons lutté ensemble. Des quelques mois annoncés par les médecins, nous avons réussi à les transformer en trois années magnifiques. Mais nous sentons tous les deux la fin de ta vie, de notre vie.
Après avoir profité de notre journée sur cette plage, nous rentrerons chez nous.
J' écrirai un mot que je laisserai sur la porte. Je te rejoindrai dans notre lit. Une dernière fois, nous pleurerons ensemble la joie d' avoir été ensemble et heureux. Nous nous embrasserons une dernière fois avant de quitter ce monde.
Je souhaite juste que nous ne serons pas jugés pour notre départ. Je réaffirme ici tout l' amour de cet acte.
Mais il faut chasser cette peur de mon esprit. Il nous reste une journée à vivre, autant la vivre le plus intensément possible. Je suis triste de nous voir disparaître. Mais il faut mettre de côté cette tristesse. Et puis partir ensemble m' apaise.
Arrivés sur le parking, près de cette plage, je sais que tu t' éveilleras , je sais que tu trouveras encore la force de me sourire. Tu n' essaieras pas de me dire merci, car tu sais que je fais cela pour nous deux. Pour mourir simplement heureux, l' âme en paix. Je te redirai tout l' amour que j' aie pour toi. Le besoin de t' avoir à côté de moi pour vivre. Je te raconterai la paix que j' ai enfin trouvée avec moi-même. Je t' embrasserai, je te dirai encore à quel point tu es belle, que tu me plais, que je t' aime de tout mon cœur, de tout mon corps et de toute mon âme.
Tu me croiras, tu sauras que c' est la vérité, car tu lis en moi comme dans un livre ouvert. Tu me diras sans doute que toi aussi tu ressens la même chose que moi, que tu es heureuse d' être ici et avec moi. Je ne sais pas si nous parlerons, nous avons tellement l' habitude de savoir ce que l' autre pense, notre communion est totale. Néanmoins, je continue à m' interroger encore sur beaucoup de choses
Par bonheur, la plage était maintenant toute proche et on voyait la mer à quelques pas de là.
Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire.
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