Jasmine

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Les souvenirs de ma jeunesse me reviennent.

 

            A l’époque, je me trouvais dans le pays qui s’appelait alors la Tchécoslovaquie,dans la petite ville de Jimlikov à quelques kilomètres de Karlovy Vary. J’avais trouvé du travail dans un asile de fous, ce que l’on appelle hypocritement aujourd’hui un hôpital psychiatrique, soignant des patients et non des déments. Il n’y a que l’appellation qui a changé, les méthodes et l’inhumanité dans ce lieu sont restés les mêmes.

 

            L’asile était divisé en deux bâtiments, le premier était le pavillon des malades lourds, ceux qui étaient dangereux pour la société, les déviants sexuels, les malades mentaux, les schizophrènes, parfois des psychopathes, des gens qui semblent de prime abord normaux, mais qui ont déraillé un jour ou l’autre.

 

            Pour ces dangereux malades, la seule solution était l’enfermement ad vitam aeternam, dans une cellule de quatre mètres sur trois et qui comprenait en tout et pour tout un lit de fer et des toilettes tinsalubres. Pour ces dangereux malades donc, le seul traitement était une lourde médicamentalisation, un cocktails ouvent mortel de forts psychotropes, d’anxiolytiques, de calmants et de morphine. Bref, pour effacer la présence de ces fous, le concept était de les enfermer et d’oublier très vite la clef.

 

            Mon premier jour s’est déroulé dans ce pavillon. A la fin de la journée, je me retrouvais dans le bureau du directeur pour demander de changer d’affectation, tant l’inhumanité de ce bâtiment se ressentait, tant les atrocités de ces lieux me révoltait, tant cela était pire que la prison, car en plus de supprimer toute liberté de mouvement à ces gens, on leur enlevait de plus leur liberté mentale, malgré le fait que cette dernière soit dérangée.

 

            Ainsi, au lieu de quitter ce travail, on m’a placé dans le second bâtiment, le pavillon des fous légers. Cette appellation englobait toute personne qui avait un comportement anormal mais dont on avait jugé que cela ne représentait pas un danger pour les autres ou pour le fou lui-même.

 

            Dans ce pavillon, certes les malades étaient aussi enfermés, mais cette fois, il avait une certaine liberté mentale. Ils n’étaient pas harcelés de traitements pour les calmer. Mon travail était de m’occuper de les surveiller et de m’assurer qu’aucun ne dévie et ne devienne dangereux. Dans ce pavillon, chaque malade rencontrait un psychiatre chaque semaine. Ce dernier avait le pouvoir de décider si quelqu’un allait mieux, et auquel cas on pourrait envisager sa sortie, ou bien au contraire, allant plus mal, on n’hésitait pas à envoyer le fou dans le pavillon de malades lourdement atteints, d’où ils ne ressortiraient plus jamais.

 

            C’est donc là que j’ai travaillé, entre des gens désespérés, ayant totalement perdu le sens de la réalité, entre ces fous légers, luttant contre mais aussi pour eux, pour leurs empêcher d’aller dans l’autre bâtiment, de lutter contre ce directeur sans âme et ce psychiatre pire encore, c’est donc là que j’ai travaillé, c’est donc là que j’ai rencontré Jasmine.

 

            Dans le bâtiment des fous légers, je m’occupais spécifiquement d’une douzaine de malades. Pietr avait un dédoublement de personnalité, un jour il était le cheval de Napoléon, un autre un jeune adulte de vingt et un ans presque conscient. Sergueï était un bonhomme de quarante et un ans, petit et gros, qui avait tellement de phobies qu’il était difficile de dire s’il existait quelque chose dont il n’en eut pas peur. Sabrina était compulsive, elle pouvait rester plusieurs heures sans bouger d’un cil, les yeux clos, semblant en méditation, puis l’instant d’après se jeter sur un mur et le frapper de toutes ses forces. Ilda avait un sérieux problème de tics, elle était celle qui semblait la plus normale et pourtant lorsque ses crises la prenait, elle poussait des cris stridents d’épouvante.

 

            Bref, tous étaient dérangés, atteints, anormaux, les gens les appelaient fous, ce joli mot, trois lettres, un f un o un u, et derrière ce mot, on pouvait cacher tout ce qui gênait les honnêtes gens.

 

            Mais parmi tous ces cas étranges, il y avait une jolie jeune femme, vingt trois ans, longs cheveux noirs qui parfois s’enroulaient seuls en anglaises, un visage très blanc, des yeux d’un grand bleu lagon, pur et si étranger, les lèvres retroussées qu’on dirait toujours sur le point de sourire, il était pourtant difficile de la voir sourire, Jasmine.

 

            Le problème de Jasmine était un problème de communication. Jasmine avait un trouble du langage. Elle parlait, en français généralement, ou tout du moins les mots que l’on pouvait comprendre. Le souci était que les propos de Jasmine était sans queue ni tête. Elle était incapable de se faire comprendre de quiconque, alors elle avait été déclarée folle et placée ici.

 

            La première fois que nos regards se sont croisés, elle m’a fait une grimace, tirant la langue, louchant et puis se mettant ensuite à pleurer. J’étais entré dans sa cellule pour faire connaissance, mais je devais déjà commencer par la consoler de je-ne-sais-quoi. Notre première entrevue me restera à jamais gravée. Je m’étais avancé vers elle et lui avait dit bonjour. Elle releva son visage et me répondit «  Nid de guêpes ».

 

            Surpris, j’en souris encore aujourd’hui, je m’étais assis près d’elle et lui demandait de me répéter ce qu’elle avait dit. Elle me répondit « Vais en locomotive ». Et puis elle s’était remise à pleurer. Je ne savais que faire. Je lui ai alors dit « C’est un joli prénom que tu as, Jasmine ». Elle arrêta de sangloter mais baissa encore plus la tête. Je l’entendu dire « Joyau ». Ne cherchant pas à comprendre, je continuais « Tu sais, Jasmin, c’est le nom d’une fleur ».

 

            Alors à cet instant, je la vis sourire, chose qui fut toujours très rare avec elle pendant tout son internement. Elle me regarda longuement, un silence s’installa, elle semblait chercher à s’exprimer et chercher ses mots. Elle dit après un long moment : « Jasmine est un fleur ».

 

            C’est alors que je compris que Jasmine n’était pas comme tous les autres, Jasmine n’était pas folle, non, Jasmine avait juste son monde à elle et avait du monde à le partager avec les autres. Mais je voyais chez elle de la réflexion et une certaine logique. Je ne criais pas victoire trop vite, mais je me promis d’aider le plus possible Jasmine à se faire comprendre.

 

            Chaque jour, nous nous voyions et chaque jour, j’essayais de percer le mystère de son langage. J’ai alors fais une chose qui n'était déontologiquement pas toléré, mais vu les conditions de soins de cet asile, je n’avais pas mauvaise conscience : bref, je suis rentré dans le monde de Jasmine.

 

            Elle me disait « Partir en retour de sa venue », je lui répondais « Danser les jardins du métro », elle poursuivait, complètement exaltée « Suivre le fil de la bobine des torrents » et je lui souriais en lui répondant « Chercher le robinet du soleil ».

 

            Plus le temps passait et plus nos discussions, dans mon esprit, commençait à prendre un sens. Plus le temps aussi passait, plus elle arrivait à modéliser ses idées,plus avec de simples mots, mais en commençant à utiliser la verbalisation, certes jamais comme il ne le fallait, mais je prenais ce changement comme une petite victoire personnelle.

 

            Un matin de juin, Sabrina a eu une crise pendant son entretien avec le psychiatre. Il a immédiatement décidé l’entrée de Sabrina dans le bâtiment des malades lourds. Je m’inquiétais de cette décision, tout comme je m’inquiétais des accès d’humeur qui touchait les malades à un moment ou à un autre. Et surtout, je m’inquiétais pour Jasmine, elle n’était pas folle, elle était juste… incomprise est le mot que j’emploierais, même si cela fait cliché.

 

            J’avais peur. Car si elle parvenait désormais à faire des phrases plutôt que de sortir des mots sans aucun sens, elle allait inquiéter davantage le psychiatre, il penserait que son état empire. Et si jamais j’étais pris sur le fait de moi-même l’analyser en utilisant son propre jeu, on m’aurait remercié et Jasmine serait partis pour l’autre bâtiment où je ne l’aurais plus jamais revu. J’étais prudent mais je ne pouvais pas laisser Jasmine ainsi.

 

            Elle arrivait désormais à faire des phrases du type « Le lundi 18 je suis parti pêcher l’hameçon au fond de l’épave du congrès républicain ». Ce à quoi maintenant je répondais « Vouloir suivre la fille des mots éperdus ».

 

            Une grande complicité nous liait. Je rentrais souvent dans son monde de parole qui semblait sans cohérence, mais souvent aussi j’en ressortais rapidement pour faire des vraies phrases ou redire ce que je pensais avec un réel sens littéral. Sans doute étais-je fou moi aussi pour dialoguer de la sorte. Mais je croyais en ce que je faisais, j’avais l’espoir de lui apporter quelque chose d’important.

 

            Plus le temps a passé et plus elle faisait des phrases corrects lexicalement. « Il a chuté des bulles froides et transparentes », ce à quoi je lui répondais « Cela s’appelle la pluie, on dit pleuvoir, pluie froide tombe du ciel ». « Quoi du ciel tombe ?», « Pluie,pleuvoir », « Le ciel pleuvoit ? », « C’est à peu près ça, en somme », « Somme la cause d’une addition ? », sourire, « Jasmine tu veux encore aller trop vite et tu t’embrouilles », « Locomotive », « Oui locomotive, trop vite ». Elle me sourit encore et me pris dans ses bras. « Jasmine est un fleur », « Oui Jasmine, et je ne laisserais personne te laisser faner, tu resteras le joyau, je t’éviterais tous les problèmes, tous les nids de guêpes ». Elle se rassit et je partais lorsque je l’entendis dire « Toi aussi joyau, toi aussi ».

 

            Nos rapports, je dois l’avouer, dépassaient la simple relation malade-soignant. Sans doute étais-je amoureux de Jasmine, sans doute étais-je aussi attiré par son singulier problème.

 

            Mais je n’ai pas été assez prudent et le psychiatre s’est rendu compte du changement chez elle. Il a pris peur, cette imbécile, et n’a voulu écouter personne. Lui, pédant, du haut de sa longue expérience et de sa totale absence de lucidité, il décida que les propos que tenait Jasmine devenait de la folie pure, et que, pour prévenir de cette inquiétante évolution, il décida d’envoyer Jasmine dans l’autre bâtiment, là où elle serait droguée au point de ne pouvoir parler, au point d’oublier qu’elle le puisse, au point de la rendre aussi morte qu’une morte. Je ne pouvais laisser faire cela. Je m’étais trop longtemps remis aux décisions des incapables qui dirigeaient l’établissement. Je pris sur moi d’agir.

 

            Je me suis alors armé de tous les calmants de l’infirmerie et j’ai commencé mon acte de rébellion. Le directeur était absent ce jour là, je me suis dirigé vers le bureau du psychiatre et lui ai demandé de changer d’avis. Il n’a rien voulu savoir et a trouvé mon insistance suspecte, je lui ai alors dis toute la vérité, espérant le faire changer d’avis. Il a trouvé cela intolérable, m’a dit que j’étais viré et m’a juré faire disparaître au plus vite Jasmine. Cette dernière parole me décida. J’attrapais le poignet du psychiatre et lui faisais une rapide injection de somnifère. Il s’écroula aussitôt. J’avertis les autres gardiens, comme moi, que le psychiatre avait fait un malaise.

 

            Pendant qu’ils s’occupaient de lui, je filais vers le bâtiment des malades lourds, évidemment moins bien gardé, puisque tous les occupants étaient fortement drogués. Je me faufilais jusqu’à la cellule de Jasmine. On n’avait pas encore eu le temps de la ‘traiter’. Elle m’enlaça et me dit « Christ ! », « Ce n’est pas lui, mais c’est tout comme.Vite filons d’ici ! ».

 

            Nous sortions du bâtiment quand je vis arriver les gardiens et le psychiatre encore groggy. J’ai alors rebroussé chemin en entrainant Jasmine avec moi. Pour faire une diversion, j’ai ouvert les cellules de tous les drogués. Ce jour là, ils n’avaient pas encore eu leurs doses, et avaient donc un peu encore de lucidité. Mais les effets de sevrage se ressentant, ils se montraient un peu violents. Je leur parlais rapidement, leur disant qu’ils pouvaient enfin s’enfuir. Même si la plupart ne pouvait pas trop bouger, une partie, environ une quinzaine, s’éclipsèrent, me donnant ainsi ma diversion. Me retournant, je remarquais que Jasmine aussi était partie.

 

            Affolé, je la cherchais quelques minutes, puis voyant l’urgence de la situation, je sortis du bâtiment. Dehors, dans la cour, les malades qui avaient une faible mobilité s’opposaient aux gardiens, laissant une chance aux plus rapides. Je m’enfuyais mais au moment de franchir l’entrée principale de l’asile, je vis loin devant moi Jasmine.

 

            Elle me souriait et agita ses lèvres pour prononcer un mot. Puis elle s’enfuit à son tour. J’essayais de la suivre mais je la perdis. Néanmoins, j’avais compris quel mot Jasmine avait prononcé avant de me quitter, un mot un seul, mais un joli mot : « Merci ».

 

            Je n’ai jamais revu Jasmine, mais je pense que les choses se sont bien passées ensuite pour elle. Car peu de temps après cet épisode de ma vie, j’ai reçu un billet, déposé je ne sais comment au fond de la poche de ma veste.

 

            Un billet avec quatre mots, quatre mots que je n’oublierais jamais.

 

            Quatre mots avec ce qui semble être une faute d’orthographe, mais qui finalement n’en est pas une, quatre mots qui ne veulent rien dire à personne, si ce n’est à moi et à elle :

 

« Jasmine est un fleur ».



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Ajouté le 22:29 à 10/5/2009
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<:o)

un acte héroïque Nocturne..en effet ça aurait été dommage de laisser se faner une telle fleur entre quatre murs..quoiqu'elle n'ait duré que le temps d'être libre..ce qu'elle a laissé comme sensation approuve l'acte chevaleresque..bon début de semaine 

clarimage - 01:46 - 11/5/2009

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Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire...

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