Le Goût de la Mort

Le Goût de la Mort

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25 novembre 2003. 23 heures environ.

 

 

 

 

A prend la bretelle de sortie de l’ autoroute A75. Sortie en construction. Interdit d’ accès. Il ralentit et se gare sur la bande d’ arrêt d’ urgence, attend que deux voitures au loin passent leur chemin. Il traverse la route et passe derrière les barrières de sécurité. Il retire quelques plots, déplace les barrières et un panneau “ attention chantier “. Il retraverse et remonte dans sa voiture. Il attend que la dernière voiture en vue soit passée, puis démarre et s’ engage sur cette nouvelle route. Il dépasse tout le dispositif de barrage et s’ arrête, sort et remet tout en place.

A remonte enfin dans sa voiture et repart sur le viaduc de Millau en construction.

 

 

B sort de son immeuble. La nuit est fraîche se dit - il. Il marche pendant une dizaine de minutes pour arriver à la plage. Les rues de la Baule sont désertes. Qui pourrait bien se promener près de l’ eau une soirée aussi froide que celle-ci ? Il descend les marches et arrive sur le sable glacial. La mer est basse, la lune haute et pleine. Personne bien entendu. Tout le monde est chez soi, bien au chaud.

B commence à se déshabiller.

 

 

C arrive à l’ entrée de sa ferme de Vendée. Il se gare dans l’ entrée, sort et appuie sur sa clef, commandant la fermeture centralisée de sa voiture. Il se dirige vers la grange. Il entre et referme derrière lui. Son regard parcours le vaste espace pratiquement vide. Il ouvre le seul débarras de cette grange et en sort une grosse corde en lin. Il la prend dans ses bras et respire profondément l’ odeur de fibre.

C commence à faire un noeud coulant.

 

 

D sort de Paris et va en banlieue. Il cherche le plus haut immeuble qu’ il puisse trouver. Au bout d’ un quart d’ heure, il est satisfait de son exploration. Il se gare au pied de l’ immeuble choisi, prend le soin de vérifier que sa voiture soit bien fermée, s’ avance vers l’ immeuble. A l’ entrée, il cherche un quelconque interrupteur puis finalement pousse la porte d’ entrée et s’ engouffre à l’ intérieur. Il prend l’ ascenseur et monte jusqu’ au onzième étage. L’ immeuble est très vétuste, comme pratiquement tous les bâtiments de banlieue.

D trouve la porte dérobée qui mène au toit et l’ ouvre.

 

 

E sort de la baignoire de son appartement de fonction, rue Saint - Victeur. Il se sèche en respirant profondément, puis ouvre son placard à pharmacie. Il en sort une seringue. Vide. Il prend ensuite le temps de nettoyer la baignoire pour qu’ elle soit parfaitement sèche. Puis une seconde idée lui vient et il va alors dans la cuisine, ressort d’ un tiroir un long couteau bien aiguisé. Le Goût lui vient à ce moment là. Tout va mieux.

E s’ installe nu dans sa baignoire.

 

 

F rentre enfin chez lui. Il lui a fallu faire le tour de toutes les pharmacies de Grenoble pour trouver celle qui était de garde ce soir. Avec une bonne falsification d’ ordonnance, il a obtenu plusieurs boites de Zolpidem, l’ un des hypnotiques les plus puissants. Il sourit en repensant aux nombreuses mises en garde du pharmacien qui n’ avait pas la chance d’ être tranquillement chez lui ce soir. Le Goût lui vient. Puis il déballe les médicaments sur sa table basse.

F se dirige vers son bar et sort ses bouteilles d’ absinthe.

 

 

G est assis dans son mini coin cuisine de son appartement de douze mètres carrés, à Saint - Nazaire, près des quais. Pas besoin de préciser qu’ il n’ y a qu’ une chaise. Par l'unique fenêtre il regarde la lune. Dehors il semble faire si froid. Il revient à son occupation, démonte son Glock17 pour la troisième fois, nettoie chaque pièce avec des gestes automatiques qui sont devenus les siens. Il regarde en souriant cette arme démontée en une dizaine de morceaux inoffensifs. Puis il remonte lentement son arme et la charge de sept balles, machinalement. Le Goût lui chatouille les sens.

G sent maintenant la gaieté l’ envahir.

 

 

 

*     *     *

 

 

 

Une boite de Zolpidem contient trois plaquettes de dix comprimés. Il est préconisé de prendre un demi, voire un comprimé entier pour s’ endormir en quelques minutes. F prend son plus beau verre et le remplit d’ absinthe. Il sort les dix premiers comprimés. Cela lui remplis le creux de la main. Il les gobe tous accompagnés par deux gorgées. Puis il finit le verre pour pouvoir bien mélanger les effets néfastes de l’ alcool et des somnifères. Le Goût est tout autour de lui.

F commence à se déshabiller après la fin de la première boite.

 

 

La nuit est vraiment froide. Mais la vision de Paris d’ ici, à cette hauteur, est à la fois très belle et très triste. D, sur le toit, est enivré par le Goût. Plus rien d’ autre n’ a d’ importance. Il regarde en contrebas de chacun des quatre cotés de l’ immeuble. Il choisit la face sud, celle qui donne sur un jardin d’ enfants.

D commence à se déshabiller.

 

 

La voiture s’ arrête juste avant le gouffre. La route se termine par un vide de plus de deux cents mètres de hauteur. A sort et regarde en bas. Le vide fait d’ autant plus peur quand la nuit est si sombre. Il sourit faiblement, le Goût vient remplacer toute autre sensation. Il se déshabille puis remonte dans la voiture.

A ouvre toutes les fenêtres et retourne en marche arrière jusqu’ aux panneaux de travaux qu’ il a franchi quelques minutes auparavant.

 

 

Serein, dans sa baignoire. Allongé de tout son long. E prend la seringue et la remplie d’ air. Puis il choisit une veine au bras gauche et insère l’ aiguille de la seringue dedans, sans ménagement. Il pousse alors sur la seringue et la bulle d’ air remonte alors dans cette veine. Le Goût l’ envahit presque immédiatement. Jouissance exquise.

E sait que la bulle d’ air va monter jusqu’ au cœur, lentement, très lentement.

 

 

Une simple chaise. Un simple canapé où dormir et un coin cuisine. G commence à se déshabiller tout en se demandant où tirer. Contre la tempe ? Dans la bouche ? Dans le cœur ? Le Goût lui dicte la bouche.

G introduit le gros et froid canon de l’ arme dans sa bouche alors salivante.

 

 

Une corde solide. Un nœud qui l’ est encore plus. C s’ est déshabillé. Il est monté sur le tabouret, trouvé pour faire office de bourreau. Il passe sa tête à travers le nœud coulant. Tout est à la bonne hauteur. Le Goût l’ accompagne à chaque instant.

C respire profondément.

 

           

Nuit froide. Eau froide. B est nu et rentre dans l’ eau sans aucune réticence. Elle est glacée, sans doute proche de zéro, mais cela ne lui fait rien. Le Goût l’ accompagne. Il s’ enfonce de plus en plus dans l’eau et commence à nager.

B quitte la plage et part rejoindre la mer calme et immense.

 

 

            La corde autour du cou. Le cou qui démange. C n’ est plus vraiment lui - même. Il devrait avoir peur, être effrayé d’ une telle situation. Au lieu de cela, il est souriant et voit la corde comme sa délivrance. Il se remémore tous ses souvenirs de jeunesse associés à cette grange. Le Goût le dévore.

C se sent libéré et heureux.

 

 

Trois boites vides par terre. La deuxième bouteille pratiquement vide elle aussi. F s’ est déshabillé et s’ est couché sur la moquette de son salon. Il baille et sent, à la fois, les étourdissements de l’ alcool ainsi que la lourdeur de ses paupières. Dans cet état presque comateux, le Goût est omniprésent.

F engloutit les derniers comprimés avec la fin de la bouteille.

 

 

Chantier en construction. Attention danger. A arrive à l’ embranchement initial. Il s’ arrête. Lève le frein à main et désactive les airbags. Il accélère alors à fond. L’ aiguille monte, monte,et monte encore. Les pneus crépissent et font de la fumée. Le Goût lui indique le moment. Maintenant. Le saut de la mort.

A desserre le frein à main et la voiture bondit sur la route qui n’ a pas encore de fin.

 

 

La vue est vraiment magnifique. L’ air est frais mais aussi léger et agréable. D respire profondément le Goût tout en se déshabillant. Une fois nu, il s’ assoit sur le rebord du toit, les pieds ballants dans le vide.

D rit une seconde fois en pensant aux enfants qui verront ce drôle de spectacle demain matin au réveil.

 

 

Agonie dans une baignoire. Le Goût s’ intensifie. E veut ne plus faire qu’ un avec cette sensation.  Il prend le couteau aiguisé et se taillade les veines du bras droit. Le sang jaillit abondamment. Rouge et chaud.

E s’ offre totalement au Goût.

 

 

Quelques vagues. Une mer calme. B n’ a plus pied depuis un bon moment. Il est loin de toute côte, en pleine haute mer. Il sent la fatigue mais la repousse. Le Goût lui permet de puiser au fond de son énergie. Alors il respire pour un dernier long souffle. Et plonge. Le plus profondément possible. Profond, très profond dans l’eau.

B recrache petit à petit l’ air de ses poumons et s’ enfonce dans la mer.

 

 

            Répulsion et envoûtante attirance. Dégoût et pourtant satisfaction. G est mitigé vis - à - vis du canon froid qui se trouve dans sa bouche. C’ est une arme bien sale et qui va laisser des traces partout. Néanmoins, il sourit de savoir tout bientôt terminé. Le Goût l’ accompagne et le rassure. Sa bouche est étrangement sèche.

G enlève le cran de sûreté.

 

 

 

*     *     *

 

 

 

G ferme les yeux, sa main ne tremble pas, son index se raidit.

F ferme les yeux, enfin, un sommeil sans rêve commence pour lui.

E ferme les yeux, la douleur n’ est plus qu’ un vague souvenir.

D ferme les yeux, se relève et fait dépasser ses orteils dans le vide.

C ferme les yeux et met son pied droit derrière le socle du tabouret.

B ferme les yeux et commence à suffoquer.

A ferme les yeux, la voiture dépasse la fin du viaduc et se retrouve dans le vide.

 

 

 

*     *     *

 

 

 

A tombe.

B se noie.

C fait basculer le tabouret.

D saute.

E se vide de son sang.

F sombre dans le coma.

G presse la détente.

 

 

 

*     *     *

 

 

La balle traverse la bouche, casse le squelette du crâne, fait de la bouillie du cortex de G, le sang éclabousse les murs et le voisin alerté par le bruit viendra et vomira près du corps. 

 

La moquette du salon de F devient son sépulcre, son corps en décomposition sera retrouvé seulement deux semaines plus tard par les pompiers appelés à cause de l’ horrible odeur.

 

Le cœur de E arrête de fonctionner, le sang crée un petit tapis visqueux au fond de la baignoire, sa fille qui retrouvera le corps s’ en voudra toute sa vie d’ être rentrée tard ce soir - là.

 

Le corps de D s’ est écrasé sur la maison des jeux pour enfants, et c’ est un enfant de huit ans qui retrouvera ce qu’il reste de son corps, organes éparpillés, squelette démembré, et sang.

 

Les spasmes de C durèrent près de quatre minutes, puis sans souffle, son corps sans vie se balancera lentement au bout de la corde avant d’ être retrouvé par ses fils, huit jours plus tard.

 

Le corps raide et glacé de B mettra six minutes environ pour remonter à la surface et voguera sur la mer avant d’ être retrouvé dans un filet de pêche d’ un chalutier de Noirmoutier, parmi les poissons.

 

La voiture de A s’ écrase au sol, le moteur écrabouille le corps du conducteur avant de rentrer en contact avec l’ essence, faisant exploser la voiture en une magnifique boule de feu incandescente.

 

 

 

*     *     *

 

 

 

Ce soir, 25 novembre 2003, à minuit, sept hommes meurent en même temps, en France, chacun ayant choisi de mourir d’ une façon différente. Mais chacun étant entraîné par un sentiment étrange. Un étrange Goût. Un parfum qui m’ est propre. Et ont trouvé ce Goût si attirant qu’ ils ont décidé de mourir dans l’ espoir d’ éprouver cette sensation à jamais.

 

Moi, spectatrice de tout cela, je suis aussi l’ auteur de cette mise en scène. La vie est une chose bien étrange qui m’ échappe sur le plan conceptuel mais non sur le plan concret. Mais une chose est pourtant sure : tant qu’il y aura de la vie, je serais présente. Car je suis la fin de la vie, le commencement du néant. Je suis celle que vous redoutez tant, m’ affublant de tant de noms et d’ images différentes qu’ il serait trop long d’ en faire la liste. Je suis simplement La Mort. Et ce soir, j’ ai gagné sept hommes de plus à mon jeu préféré.

 

Je m'en vais.

Mais vous rappelle qu’ un beau jour, ce sera votre tour.

Vous sentirez le Goût le moment venu, vous aussi.

A bientôt donc.


 

 

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Ajouté le 20:47 à 18/5/2008
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Commentaire sans titre

elle n'a pas triomphé la faucheuse ici parce que ces hommes ont choisi et leur instant et leur façon de finir .. plus encore,ils ont déjoué l'instant "surprise" de la fameuse fauche_vie..
heureuse de te lire Nocturne..passe une bonne nuit
+5*
p/s : pourquoi il manque la faucille à ton allégorie là

bribescoeur - 01:29 - 19/5/2008

Commentaire sans titre

j'aurais bien aimé participer au R.P de "infinity" mais  pour l'instant je suis un peu like un charme je tiens pas à me noircir les idées..passe une bonne nuit Nocturne 
et like d'hab +5*

bribescoeur - 01:50 - 20/5/2008

Commentaire sans titre

je passe te déposer mes 5* Nocturne ..passe une bonne nuit..

bribescoeur - 00:50 - 21/5/2008

Commentaire sans titre

bonne journée..+5*

bribescoeur - 01:54 - 24/5/2008

Commentaire sans titre

bonne fin de soirée
+5*

bribescoeur - 22:44 - 24/5/2008

Commentaire sans titre

bon début de semaine..+5*

bribescoeur - 22:21 - 1/6/2008

Commentaire sans titre

où t'es passé Nocturne ..passe une bonne journée

bribescoeur - 03:44 - 6/6/2008

Commentaire sans titre

depuis le temps qu'on ne te lis plus..je me demande auquel des personnages A,B,C,D,E,F, ou G tu es allé porter secours ..euh..à moins que tu ne te sois mis dans la peau de l'un d'entre eux..ce qui serait regrettable 
 bonne journée l'absent

bribescoeur - 02:38 - 7/6/2008

A propos du blogueur

Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire...

Escapades Nocturnes


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