Cette nuit-là, j étais seul dans mon appartement, il était deux heures du matin et je ne parvenais pas à dormir. La cause ? Mon voisin et son tapage nocturne qui l accompagnait, le bruit, la fête, les rires, les cris, les chants, l alcool aidant, la musique et donc mon mal de tête. J ai alors pris des boules Quiès et les ai enfoncé le plus loin possible dans mes oreilles. Ah, grand soupir de soulagement, cela fait du bien de se couper du monde, ne plus rien entendre. Un calme plat envahit l atmosphère de mon appartement
une tranquillité bien courte. En effet, à me couper du bruit extérieur, voilà désormais que j entends mon bordel intérieur ! J entends ma tête, à l intérieur de ma tête, j entends mon cerveau, à l intérieur de mon cerveau ! J entends mes Moi que je n avais jamais entendu jusque là, étant trop occupé à écouter le monde réel. Ma tête devint vite un chantier en total dérangement. Tout d abord j entends mon Subconscient, parler seul, dans sa chambre, au second étage. Il discute philosophie, parle de concept de bien et de mal, théorise sur de nombreuses autres inepties qui ne m intéressent absolument pas. Malheureusement pour moi, lui voilà une insatiable envie de raisonner. Il se lève, allume une bougie et passe une robe de chambre, puis descend les escaliers sans faire attention à ne pas faire de bruit, et se rend au rez-de-chaussée, chez l Inconscient. Bien entendu, à une heure si tardive, l Inconscient dormait à point fermé. Le Subconscient s en moque comme de sa première psychanalyse et frappe à la porte de la chambre de l Inconscient. Ce dernier, réveillé en sursaut, était dans un état aussi peu chaleureux qu hospitalier. Son regard embrumé fixant son réveil, il hurla d une voix qu on aurait dit des cavernes :
Qui c est ? Ca va pas, z avez vu l heure ?! Ce à quoi le Subconscient répond : C est moi, votre voisin du deux. Il faut qu on parle ! A cette heure-ci ? Mais vous êtes toqué ! Justement non, c est vous ! A dire vrai, le spectateur de ma propre tête que j étais aurait bien défini ce Subconscient comme aliéné, voulant faire la morale à deux heures du matin. L étrange Subconscient se lança avec verve dans une conversation à sens unique avec l Inconscient qui commença à s énerver de ne pouvoir dormir en paix, de devoir supporter, selon ses propres mots « ce vieux con ». Le ton monte, et voilà que la Conscience, au premier, est réveillée, et vient voir quelle est l origine de tout ce boucan. Non mais c est pas bientôt fini tout ce bazar, oui ? J aimerai dormir moi ! L Inconscient répond que c est aussi son souhait mais que le Subconscient lui cherche querelle. La Conscience propose de parler de tout cela le lendemain, à tête reposée, après une bonne nuit de sommeil. Le Subconscient rechigne alors : Mais voisins, vous êtes inconscients ! Ce à quoi l Inconscient répond : Oui, parfaitement ! Et la Conscience renchérie : Dites donc vous, vous avez conscience que j en suis une ??
Une bagarre éclate alors entre les trois Moi de mon esprit. Je vois l Inconscient frapper partout sans savoir ce qu il fait, la Conscience tape en tout état de cause, et le Subconscient rend coups pour coups comme si ces derniers étaient prévus à l avance. Bref, de ce pugila, ce fut l Inconscient qui remporta la mise. Il mit K.O ses adversaires et pris la possession de toute la maison de mon crâne. La Conscience et le Subconscient étaient momentanément hors service. Je ne saurais vous dire exactement ce qu il sest passé ensuite, je ne garde que quelques brides de souvenirs, des images floues. Je me vois sonner chez le voisin, le voir ouvrir la porte et je revois mon Inconscient commander mon poing dans son visage. D autres images me rappellent que l Inconscient n y a pas été de main morte. Enfin, l image de la police qui m emmène reste assez claire et semble clôturer les actes de l Inconscient. Ce matin-là, ma Conscience est revenue à elle et a découvert une grille autour de son lit, qui d ailleurs paraissait beaucoup moins confortable que la veille. Grille de cellule de dégrisement. Commissariat central. Mon Subconscient est revenu à son tour à la raison, et a commencé à faire de multiples hypothèses. Mon Inconscient était très certainement allé trop loin. Ensuite vous êtes apparu, Monsieur le commissaire, et m avait informé de la plainte déposée contre moi pour coups et blessures. J espère qu après vous avoir raconté tout cela, vous conviendrez comme moi, que ce qui est arrivé n est absolument pas de ma faute ! Si ?
Une conscience sans scandale est une conscience aliénée. Georges Bataille.
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