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Bénédicte

Bénédicte

 


 

Les souvenirs de ma jeunesse me reviennent.

 

   Jeune adulte, je m’étais engagé sur un chalutier. Après avoir passé une semaine dans la peau d’un mousse, se restreignant aux simples taches du bateau, à savoir l’entretien et le nettoyage, on m’avait enfin initié au difficile métier de marin. J’appris alors le jargon technique, la proue et la poupe, bâbord et tribord, les pavillons et les signaux, le mile et le pied, les nœuds ou encore le loch, et tout ce qui rend ce métier si différent des autres.


   Je me souviens de ce mal de mer que j’avais mis tant de temps à perdre, la houle secouant le bateau à chaque instant, l’homme insignifiant, croyant maîtriser les éléments. La mer, pourtant, se moquait souvent de nous, et souvent la peur des tempêtes et de ce qu’elles pouvaient entraîner me rendait malade.


   Je maudissais ma stupidité qui m’avait amené à risquer ma vie, sur ce bateau perdu, au milieu de l’océan.


   Mais je tentais aussi de comprendre pourquoi j’étais le seul à avoir peur de mourir. Aucun autre marin ne se souciait des humeurs de la mer, chacun réagissait en fonction d’elle, personne n’avait peur face à un ciel noir ni aux éclairs au loin qui se rapprochaient.


   Lorsque je leur confiais mes inquiétudes, un pâle sourire changeait leurs grimaces habituelles, mais aucun ne disaient mot.


   Il y avait pourtant Bénédicte, qui était un peu un mentor pour moi, un homme bourru, direct, mais qui gardait malgré son grand âge une certaine sensibilité et gentillesse, ce qui faisait assez défaut à bord.

 

   C’est avec ce genre de personnage que j’ai construit ma vie, vous savez, ces rencontres, ce genre d’hommes incroyables qui transforme à jamais votre vie.

 

   Un soir, plutôt calme, après une journée éprouvante mais bénéfique, je lui avais raconté mes peurs.

 

Tu sais bonhomme, ça va bientôt faire quarante ans que je suis sur les mers. Les autres gars aussi ont beaucoup bourlingués. On a tous eu peur au début. Mais on comprend très vite qu’on ne peut pas vivre avec la peur. Alors on l’apprivoise, puis au fil du temps, on la côtoie tellement qu’on l’oublie.


Tu sais, notre vie n’est pas aussi palpitante que tu peux le penser.


On va sur la mer, on prend du poisson qu’on ramène pour nourrir nos familles, ce qu’il y a en plus on le vend, puis on retourne à l’océan. Voilà notre vie, simplement.


Je fais cela depuis tellement longtemps… Et quant à la peur...


Notre avenir est de mourir dans une tempête, ou de vieillesse avec un peu moins de chance. Mais nous avons des familles au port, et si je disparaissais, mon fils prendrait la relève, c’est aussi simple que cela.


Et puis il faut bien mourir. Nous prenons tellement à la mer qu’il est logique qu’elle reprenne aussi de temps en temps certains d’entre nous.

 

   Ces propos rassurant sur le coup me donnent aujourd’hui un frisson sans nom. Ces hommes avaient tous perdu un frère, un cousin    ou un ami dans la grande bleue. C’était des pertes rares, mais qui arrivaient toujours à un moment ou à un autre, et chacun vivait en sachant cela.

 

   Je me souviens encore d’une de nos discussions. Pendant ma première semaine de marin, je me réconfortais en écrivant à Charlotte.    J’avais toujours sa photo avec moi. Bénédicte l’avait remarqué et m’avait d’ailleurs questionné.

              
- Comment s'appelle t'elle ?
- Charlotte.
- Hmm, tu verras fils, à la première tempête, tu perdras sa photo, à la seconde, tu perdras sa pensée, à la troisième, son image, à la quatrième, tu en découvrira une autre. Et puis à la cinquième tu recommenceras à perdre sa photo.
- Est-ce donc cela la vie ?
- La vie, fils... Oui, c'est perdre ceux qu'on aime. C'est se perdre soi-même.


    Du haut de mes longues années, je comprends maintenant tout à fait ce qu’avais voulu dire Bénédicte.


Pour vous terminer ce souvenir de ma jeunesse, sachez ceci :


    Mon expérience de la marine s’arrêta quelque temps après. J’avais été souffrant, cloué au port. Le bateau de ces personnes devenues mes amis partît sans moi, se confronta à un incroyable orage, une virulente tempête dont je loue encore le ciel de m’avoir épargné, et ne revint jamais.


    Les funérailles des marins sont très poétiques. Comme on ne retrouva pas les corps de mes compagnons, on jeta des couronnes de fleurs à la mer, comme si cette dernière allait transmettre notre chagrin à travers ses flots de larmes, elle qui en contient déjà tant. On ne maudissait pas la mer, elle avait simplement repris les pauvres hommes que nous étions.


    Je me souviendrais à jamais de ce dernier adieu que j’ai adressé à mes amis et au tendre Bénédicte.






L'océan sonore

Palpite sous l’œil

De la lune en deuil

Et palpite encore,

Tandis qu'un éclair

Brutal et sinistre

Fend le ciel de bistre

D'un long zigzag clair,

Et que chaque lame,

En bonds convulsifs,

Le long des récifs

Va, vient, luit et clame,

Et qu'au firmament,

Où l'ouragan erre

Rugit le tonnerre

Formidablement.

Paul Verlaine


Ajouté le 01:08 à Saturday, February 16, 2008
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Commentaire sans titre

hii Nocturne..j'adore l'image qui accompagne ton billet ..nous sommes bien "petits"devant certains éléments de la nature et l'image le ressort magnifiquement..j'éspère que t'as passé une bonne st valentin..reçois mes 5* amicales
toutes mes amitiés..et bon week end

bribescoeur - 06:45 - Saturday, February 16, 2008

Commentaire sans titre

+5*..vite déposées..ca houuule à bord de bloguez 

bribescoeur - 03:22 - Thursday, February 21, 2008

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Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire.



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