Dernier voyage

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Je ne sais pas ce que sont les escarboucles. J' ai complètement oublié ce soir le sens du mot escarboucle, mais je le tourne et le retourne dans ma tête comme un caillou incandescent. Les escarboucles, en tout cas, c' est quelque chose qui convient parfaitement à la femme que j' aime.

 

Ce mot éveille en moi quelque chose de beau mais aussi de compliqué. Tu sembles parfaitement correspondre à cette définition, mon Amour, je ne saurais dire pourquoi. Ce mot a été lâché par la radio, qui passe un extrait des contes de Jean Loup Baly, que j' écoute d' une oreille distraite.

 

"Escarboucle", ce mot me fait penser à toi.

 

Toi, tu as quatre-vingt-trois ans ce soir, et je t' aime toujours autant que lorsque nous sommes rencontrés, tu es aussi ravissante et attirante. Tu dors sur le siège passager. Ces derniers temps tu dors plus de quatorze heures par jour. Mais ce soir, je suis content que tu dormes. Cela te fera une belle surprise à ton réveil.

 

La soirée est fraîche, le réservoir est plein, nous filons à travers la nuit, l' autoroute est tristement vide, pleine de solitude. Mais je ne me plains pas, j' ai la radio et puis, nos souvenirs viennent me tenir compagnie.

 

On arrive à l' échangeur, je ralentis, m' arrête, prend le ticket, redémarre doucement pour ne pas te réveiller. Me remémorer nos souvenirs m' épargne toute fatigue et me permettent encore de conduire, malgré mon vieil âge.

 

Je nous revoie très clairement dans ce pub de Londres dont j' ai oublié le nom et qui doit avoir disparu aujourd' hui. Ce fameux soir où nous nous sommes rencontrés, où nous avons commencé notre vie. Ton sourire, tes yeux magnifiques, ton français imparfait mais attrayant, cette interminable nuit, remplie de discussions, de joie et de rires, le sentiment que tu me plaisais énormément et que c' était réciproque.

 

De mon séjour en Angleterre, j' ai gardé peu d' autres souvenirs que ceux que nous avons eu ensemble. Et lorsque j' ai du rentrer en France, je nous revoie cet après-midi-là dans St James' s park, te demander de m' accompagner, de partir vivre avec moi en France. Sans hésitation tu m' as répondu "oui" et tu m' as embrassé, j' étais le plus heureux des hommes. Nous ne nous sommes jamais quittés depuis ce jour. Jamais, ne serait - ce que d' une journée. Depuis cinquante neuf ans.

 

Arrivé en France, nous nous sommes directement fiancés, avant même de te présenter à mes parents. Rien ne comptait plus que toi, et c' est toujours le cas ce soir. J' ai terminé mes études, j' ai commencé à travailler, comme traducteur dans un premier temps, avant d' écrire par moi - même. Tu m' as toujours soutenu, même quand tu n' étais pas forcement d' accord avec ce que j' écrivais. Nous avons toujours été présents l' un pour l' autre.

 

Péage. Le receveur péager semble autant dormir que toi. Nous quittons l' autoroute pour la nationale. Quelques dizaines de kilomètres avant de retrouver une autre autoroute.


Peu de temps après notre arrivée à Paris, nous nous sommes échappés pour aller près de cette mer que tu aimes tant. C' est là que je t' ai demandé en mariage. Encore une fois, tu n' as pas hésité une seconde. On aurait pu croire que ce fut le plus grand moment de ma vie. En vérité, tous les jours que j' ai passés à tes côtés ont été et seront toujours remplis de gaieté et d' amour, jamais je n' ai été malheureux avec toi, même ces dernières années.

 

Nous sommes en parfaite symbiose. Nous nous aimons intensément. Jamais il ne nous ait venu à l' idée de pouvoir aimer quelqu' un d' autre. C' est pour cette raison que nous avons décidé de ne pas avoir d' enfant. Notre amour n' en était que plus passionnel.

 

A tes cotés j' ai eu tellement de joies que les quelques moments tristes de ma vie se sont vite effacés. La mort de mes parents, puis des tiens. Nous avions rompu avec eux, certes. Mais cela n' efface pas le chagrin. Nous nous sommes retrouvés seuls au monde. Nous avons réussi à faire le deuil. Après tout, ils avaient eu une belle vie.

 

Je quitte la nationale et reprends l' entrée de la seconde autoroute. Le temps passe, France Inter a déjà diffusé deux journaux d' informations, la nuit coule, et nous avec.

 

J' ai commencé à me faire un nom, à côtoyer des gens devenus célèbres. Tu étais toujours à mes côtés, lors de toute mes apparitions en public, mais c' est normal me disais - tu, car nous sommes et resterons toujours ensemble.

 

Lorsque je t' ai présenté Jean - Paul Sartre, tu l' as, comme moi, très rapidement admiré. De même lorsque je suis devenu journaliste, tu as aussi vite apprécié mon ami, Jean-Jacques, que tu te permettais d' appeler " JJSS ".

 

Avec ces influences, j' ai commencé à écrire sérieusement. A trente six ans, j' ai réussi à publier mon premier livre. Tu as toujours été derrière moi, me soutenant sans faille, relisant constamment et corrigeant souvent, mais aussi remettant en cause parfois certains points. Je t' avoue que j' ai toujours aimé cette qualité chez toi. Tu m' as beaucoup inspiré.

 

A nouveau je ralentis, appuie sur ce bouton impersonnel et prends le ticket qui l' est autant. A ce train-là, nous serons arrivés à l' aube. Tu ouvriras les yeux sur cette mer que tu chéries tant.

 

Après mes premiers écrits, j' ai quitté la rédaction de France Presse pour fonder un journal plus en adéquation avec mes idéaux. Nous avons eu de la chance, le Nouvel Observateur a bien marché et aujourd' hui encore continue à prospérer.

 

Mais les choses évoluent. Petit à petit, je me suis éloigné de mes amis de l' époque, j' ai perdu Sartre, j' ai perdu mes soutiens au sein même du journal. J' ai continué à écrire, plus personnellement encore, avec toi à mes cotés. Ma vision du monde était certes originale, je comprends qu' on ait voulu me laisser de côté. Je ne blâme personne. J' ai fais ce que j' ai pu. Simplement. J' ai écrit mon idéal du monde, plus social, plus écologique et j' espère que le futur évoluera dans ce sens.

 

Les aires d' autoroutes se succèdent et se ressemblent toutes. France Inter passe désormais de la musique classique. Il est tard. Ou plutôt très tôt.

 

La politique restera toujours mon sujet d' écriture préféré. J' aurais pu continuer à écrire indéfiniment si nous n' avions pas été confrontés à la vieillesse. Alors tu es devenue fragile, mon tendre Amour. Tu as commencé à ne plus aller bien. Je revois souvent ce mauvais moment dans mon esprit, cet après-midi, ton entrée à l' hôpital suite à ton premier malaise, lorsque les médecins sont venus, hésitants, vers moi, pour m' expliquer ce que tu avais. Jusqu' alors nous n' avions presque jamais envisagé la mort, toi ou moi. Nous étions heureux et nous n' y pensions tout simplement pas.

 

Une maladie incurable, "une affection évolutive", ces deux seuls mots, qui te condamnent. Rien n' est possible pour te soigner. Et puis de toute façon, il fallait bien que la vie s' arrête un jour. Nous aurions juste préféré vivre en pleine santé encore dix ans de plus. Mais nous n' échappons pas à la réalité.

 

Je n' ai jamais autant pleuré que dans cette salle d' attente de l' hôpital. Lorsque je suis allé à ton chevet, tu m' as souris, en me disant de ne pas m' inquiéter. Je suis resté près de toi tout le temps de ton hospitalisation. Dans un premier temps, les médecins m' invitaient à rentrer chez moi, mais quand ils ont vu que je ne bougerais pas, ils ont accepté ma présence auprès de la femme de ma vie. Nous avons alors envisagé la mort. Il nous était inconcevable à tous deux de vivre sans l' autre.Les médecins ont diagnostiqué une dizaine de mois, tout au plus.

 

Tu es magnifiquement belle, je chérie ton âme sans cesse, je remercie la vie que nous nous soyons rencontrés. Ta maladie est fatale, mais tu continues à sourire, à rire, à m' aimer, comme si tu n' en avais rien à faire. Mon éternel Amour, je ne sais pour quelles raisons escarboucle paraît bien te définir, mais ce soir, ce mot me permet d' être encore et toujours heureux et soulagé à tes côtés.

 

A nouveau un péage et un employé qui somnole. La monnaie, un vague sourire et bonne route. Il ne reste plus que quelques heures de trajet, trois tout au plus si je suis fatigué. Mais ce soir, il semble que je sois dispensé de cela, je sais désormais que c' est notre dernier voyage.

 

Amour de ma vie, malgré ta maladie, je suis toujours resté à tes côtés, obéissant aux moindres de tes souhaits. Nous avons envisagé l' avenir proche. Je ne me suis occupé que de toi. Nous avons alors commencé à vivre plutôt austèrement, reclus, presque ascétiques.

 

Nous en avons alors parlé ensemble, souvent, de la mort. Avec la relation qui est la nôtre, fusionnelle, nous ne pouvons accepter le départ de l' autre. Nous avons alors convenu de partir ensemble. Mais j' ai quand même trouvé le courage d' écrire un dernier livre. Je te l' ai dédie. Je te demande pardon, mon Amour, je n' ai écrit tout au long de ma vie que des théories politiques et n' ai jamais vraiment pu faire connaître à tout le monde les sentiments que j' aie pour toi. J' espère que ce livre répondra aux questions que les gens se poseront sur nous.

 

Malheureusement, petit à petit, la maladie t' a affectée totalement. Tu maigris, tu oublies parfois le jour que nous sommes, il t' arrive tout un tas de tracas qui arrive avec l' âge. Mais jamais tu n' oublies l' amour que tu as pour moi. Et moi de mon côté, je fais tout pour te rassurer, pour te montrer mon amour infini. Je t' aime. Les dernières phrases du livre sont " Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l' autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble ".

 

            Je n' ai plus peur de mourir maintenant que nous avons choisi de mourir ensemble.


            Je suis heureux de ma vie. Je suis heureux de t' avoir rencontrée. Je suis heureux de tout ce que nous avons accompli ensemble, au bonheur d' avoir vécu à tes côtés.

 

Voilà, les premières lueurs du jour viennent caresser faiblement l' horizon. Nous ne sommes qu' à quelques kilomètres de cette plage où je t' ai demandé en mariage, il y a plus d' un demi-siècle. Je suis néanmoins fatigué. Mais heureux. Nous sommes encore ensemble.


            Je sais que cela te fera plaisir de voir cet endroit, une dernière fois.

 

Je sais maintenant comment tout cela va se terminer. Nous avons lutté ensemble. Des quelques mois annoncés par les médecins, nous avons réussi à les transformer en trois années magnifiques. Mais nous sentons tous les deux la fin de ta vie, de notre vie.

 

Après avoir profité de notre journée sur cette plage, nous rentrerons chez nous.

 

J' écrirai un mot que je laisserai sur la porte. Je te rejoindrai dans notre lit. Une dernière fois, nous pleurerons ensemble la joie d' avoir été ensemble et heureux. Nous nous embrasserons une dernière fois avant de quitter ce monde.

 

Je souhaite juste que nous ne serons pas jugés pour notre départ. Je réaffirme ici tout l' amour de cet acte.

 

Mais il faut chasser cette peur de mon esprit. Il nous reste une journée à vivre, autant la vivre le plus intensément possible. Je suis triste de nous voir disparaître. Mais il faut mettre de côté cette tristesse. Et puis partir ensemble m' apaise.

 

Arrivés sur le parking, près de cette plage, je sais que tu t' éveilleras , je sais que tu trouveras encore la force de me sourire. Tu n' essaieras pas de me dire merci, car tu sais que je fais cela pour nous deux. Pour mourir simplement heureux, l' âme en paix. Je te redirai tout l' amour que j' aie pour toi. Le besoin de t' avoir à côté de moi pour vivre. Je te raconterai la paix que j' ai enfin trouvée avec moi-même. Je t' embrasserai, je te dirai encore à quel point tu es belle, que tu me plais, que je t' aime de tout mon cœur, de tout mon corps et de toute mon âme.

 

Tu me croiras, tu sauras que c' est la vérité, car tu lis en moi comme dans un livre ouvert. Tu me diras sans doute que toi aussi tu ressens la même chose que moi, que tu es heureuse d' être ici et avec moi. Je ne sais pas si nous parlerons, nous avons tellement l' habitude de savoir ce que l' autre pense, notre communion est totale. Néanmoins, je continue à m' interroger encore sur beaucoup de choses…

 

Par bonheur, la plage était maintenant toute proche et on voyait la mer à quelques pas de là.

 

 

En hommage à Dorine et André Gorz


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Ajouté le 14:50 à 1/2/2008
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Commentaire sans titre

wooow sensible comme je suis ca m'a fait venir les larmes aux yeux..triste ton histoire là.. la mort n'est jamais une fin ..c'est un relancement ..sous une autre forme dans un eutre monde ..souris donc..:)..te souhaite plein de courage ..pourquoi tu passes jamais sur mon blog ? 
+5 et bon week end..

bribescoeur - 08:42 - 2/2/2008

Commentaire sans titre

bonne  nuit Nocturne..un plaisir q de lire tes billets..
+5*

bribescoeur - 00:50 - 5/2/2008

Commentaire sans titre

Comme je te l'ai dit, ce txte m'a fait pensé au Mont Saint Michel et a la plage... au coup de téléphone alors que lon étaient les pieds dans l'eau...
Bref  je suis toujours aussi impressionnée par tes ecrits j'aime beaucoup tout tes genres de textes...je resterais une admiratrice

Pauline - 22:46 - 24/2/2008

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Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire...

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