- Il court sans s’ arrêter, sans se retourner, sans même nous regarder, sans s’ essouffler, sans comprendre pourquoi il court… Il est régulier, il donne l’ impression qu’ il ne s’ arrêtera jamais. Il court et rien ne l’ arrêtera, aucun obstacle ne l’ empêchera à jamais, de courir toute l’ éternité. Il court, que dis-je, c’ est une course sans fin qu’ il doit penser bientôt terminer. - Pourquoi court-il ? - Il court pour oublier, il court pour mettre son passé derrière lui, il court pour oublier sa vie, il court pour n’ être qu’ un coureur, rien d’autre, il court sans penser qu’ il court, il court sans penser à l’ Homme. Il court car il est coureur, et à travers l’ espace, il court en laissant sa trace. Je ne sais pas après quoi il court, mais il court, et je ne sais pas pourquoi il court, mais il court, simplement. - Mais qui est-il ? - Vous me demandez qui il est ? Je ne le sais pas vraiment. Je pense que lui-même ne le sait plus. Je vous l’ ai dis, il court pour oublier. Il court depuis si longtemps, impossible qu’ il s’en souvienne encore, même s’ il avait de bonnes raisons, il n’ est plus qu’ un coureur, qui court toujours, encore et encore, il a oublié jusqu’ à son nom. - Mais jusqu’ où va-t-il ? - Il court sans cesse, droit devant lui, il court sans chercher d’ arrivée, il court sans s’ embarrasser de s’ arrêter un jour. Il n’ a pas imaginé un seul instant s’ arrêter. Il court sans s’ imposer une halte, il court dans une course contre lui-même, il court dans un parcours dont le début ressemble à la fin, il court dans cet état qui est le sien, il court sans point de repère, il court sans savoir qu’ il pourrait s’ arrêter, il court dans un esprit de continuité, il court et c’ est pour l’ éternité. - Il va se fatiguer ! Il va s’ arrêter ! Ce n’ est pas possible ! Mais depuis quand court-il ? - Son corps est en mouvement depuis la nuit des temps, sa chair, ses muscles, sa peau, son squelette, perpétuellement en mouvement. Il s’ est habitué à sa course. Il court. Il a commencé à courir un jour, au commencement du Jour, peut-être a-t-il toujours couru, je ne sais pas, moi, je le suis, et j’ oublie un peu aussi. Il court depuis le commencement de la vie, mais je le soupçonne de courir depuis plus longtemps encore… Il court depuis que je suis né, mais il courrait déjà avant. Je pense qu’ il courra toujours lorsque je ne serai plus, et que mes cendres seront éparpillées aux quatre vents, lui, courra toujours aussi rapidement. Il courra après ma mort, encore, et après la votre, il se moque de mourir, et ne souhaite que courir. - Que sait-on de lui ? - Ce que l’ on en sait est ce que l’ on en dit. Sa vitesse est régulière, jamais il ne s’ arrête, jamais il n’ accélère, jamais il ne ralentit, il courra tant qu’ il y aura de la vie. Peut-être même ensuite, lorsque l’ Homme aura disparu, peut-être encore courra-t-il ? - A-t-il un nom ? - Oui, en effet, l’ Homme l’ a nommé, simplement, il l’ a appelé le Temps.

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