Il était une fois deux amoureux solitaires. Deux hommes amoureux, amoureux, amoureux et amoureux encore, envoûtés par la même Femme.
Le premier L’ avait connu dans ses jeunes années, tôt, peut - être trop tôt dans sa vie et dans son cœur. Mais néanmoins il avait vécu quelques brèves années de bonheur total grâce à Elle. Le bonheur, le vrai, celui des contes, celui qui permet d’ oublier tous les maux, tous les malheurs du monde ne semblant plus exister, et partout, le regard amoureux déformant toute chose. Tout ce qui Lui appartenait était un trésor. Une simple robe devenait le tissu le plus rare du monde, car c’ était Elle qui la portait. Ce n’ était plus de l’ amour mais une véritable passion fusionnelle.
Un beau conte, très beau, mais court, comme tout ce qui est agréable.
L’ autre homme avait ensuite accueilli cette merveilleuse Femme dans sa vie et avait succombé lui aussi à cette Déesse humaine. Il avait vécu avec Elle le même conte, si doux et si époustouflant,pendant un grand bout de chemin de la vie si tortueuse. Des projets de couples, une relation longue et solide, saine et intense. Le bonheur encore une fois. Tout était merveilleux auprès d’ Elle. Son sourire franc et Son rire si agréable, si rassurant, Son regard malin qui voulait signifier mille choses à la fois. Elle était la Femme dont tous rêvaient. Il suffisait de L’ entendre dire “ je t’ aime “ le matin, pour passer la plus belle journée du monde… jusqu’ au lendemain.
Mais la vie est injuste, elle méprise les sentiments et nous arrache ceux que l’ on aime. Et la première chose qu’ oublient les amoureux est que rien n’ est jamais éternel. Ainsi un tragique et funèbre jour, la Femme tant aimée partit pour le ciel et rendit les deux hommes affligés, désespérés, inconsolables. Leur tristesse était à l’ampleur de l’ amour qu’ils avaient éprouvé pour l’ Amour de leur vie, infinie.
Ne pouvant se résoudre à la perte de cette unique et prodigieuse Femme, les deux hommes pensèrent d’ abord à La rejoindre rapidement dans un supposé autre monde. Après des dizaines voire des centaines d’ heures de pleurs, de larmes lourdes, de détresse sans nom où le cœur ne semble plus vouloir battre, car ne battant plus à l’ unisson avec Celle qu’ il chérissait tant, les deux hommes, fous de chagrin et chagrinés de folie, mirent de coté leur rivalité et travaillèrent de concert pour retrouver leur Amour.
Avec la science sans cesse en développement, ils utilisèrent illégalement les techniques du clonage sur être humain, et grâce à l’ ADN contenu dans une mèche de cheveux de leur tendre Amante, réussirent à faire renaître la Femme la plus belle et la plus merveilleuse du monde. Illégale, mais aussi et surtout non aboutie, la technique du clonage humain reproductif ne pouvait pas encore figer ni les gènes de la croissance ni ceux du vieillissement.
Mais les deux amoureux n’ écoutant que leur cœur meurtri firent fi de ce détail et réussirent à cloner leur Dulcinée. Une nouvelle Elle, une copie qu’ ils espéraient parfaite. Alors les deux hommes observèrent grandir la copie de la Femme qu’ ils avaient tant, tous deux, chérie. Elle fut adulte en huit années. Le temps passait si vite sur Son visage si blanc et si doux. Sa voix avait muée mais elle gardait ce timbre si délicat dont le moindre mot faisait frissonner les deux hommes. Ils pleuraient sans cesse de voir à nouveau à la vie leur Amour. Ils en venaient même parfois à oublier qu’ Elle n’ était qu’ un clone et l’ aimèrent en confondant l’ amour de la Défunte et celui de la Présente. Ils étaient tels deux pères, deux frères, deux amants pour Elle. Aucune notion, à part celle de l’ amour, le plus grand sentiment de tous, qui leur permit de vivre loin de la réalité, tous trois, dans leur nouvelle petite bulle de bonheur.
La première ride apparue à l’ age de quatorze ans ans, Ces cheveux commencèrent à blanchir, tout comme ceux des deux hommes, Elle vieillissait vite, tellement vite… Mais Elle continuait toujours à garder ce sourire magique qui avait tellement de pouvoir sur les deux hommes. Sa beauté ne s’ effaçait pas, et malgré le fait que son processus de vieillissement était extrêmement rapide, les deux hommes ne virent pas l’ inévitable, perdus dans leur relation irréel avec la copie de l’ Amour de leur vie. Si bien que lorsqu’ Elle s’ éteignit à son tour, à l’ age de dix huit ans, les deux hommes furent pris par surprise. Et même s' ils avaient vieillit aux cotés de leur ravissant Amour, la douleur n’ en fut que plus terrible lorsqu’ Elle perdue une seconde fois la vie.
Réalisant enfin le mal et la peine qu’ ils s’ étaient fait à recréer leur malheur, ils moururent tout deux de chagrin…
Oh pantins ridicules, squelettes animés, articulés par ces grands, ces grands qui vous contrôlent et qui contrôlent tout.
Oh triste danse de la vie, danse macabre que vous accomplissez. Les fils finissent par se rompre ou se fendre et les bonshommes désarticulés chutent sur la petite scène ridicule de l’ existence.
Oh théâtre misérable qu’ est la vie, tes planches sont inégales, tes rideaux ont beau présenter l’ illusion, ton mauvais spectacle n’ en est que plus pathétique.
Oh fantoches, dotés d’ une raison si minime, mais suffisante à leurs yeux, lorsque vous vous rebellez et réclamez plus de liberté, ils coupent un fil, et l’ affaire est réglée.
Oh pitoyables publics sublimés, vous n’ avez pas compris encore, mais en coupant tous les fils, la véritable liberté est la mort.
Oh Marionnettes, vous voyez des croix au dessus de vos têtes et concluez vite à un dieu. Mais regardez mieux le symbole de votre soumission. N’ est - ce point ensecretement que vous voyez, plutôt qu’ un signe du divin ?
Oh tristes croyants, vous vous empressez de fonder des religions si contradictoires et si semblables. Croire en quelque chose de supérieur vous réconforte. Mais vous vous fourvoyez, il n’ est de dieux qu’ eux.
Oh complexe pièce de la vie, pourquoi ne te définis - tu pas simplement, pourquoi continuer à te situer vers la tragédie plutôt que la comédie ?
Oh figurines aveugles, pourquoi vous attachez - vous les unes aux autres en sachant parfaitement que vous souffrirez de leurs inéluctables pertes ?
Oh hommes de peu d’ estime de vous - même, vous ne vous rassurez que grâce à de grossiers subterfuges, totalement risibles.
Oh comédiens de tous les jours, le train-train ne vous agace - t’ il pas ? “ Métro boulot dodo “ vous parle à tous et pourtant vous l’ acceptez en courbant l’ échine.
Oh pauvre spectateur du monde que je suis, rien ne va plus, les hommes ont perdus toutes valeurs, tout honneur et toute fierté. Ce monde va à sa perte et je ne puis que le huer. Contemplant la fin de la civilisation, je ne peux me dérober et quitter cette mauvaise représentation. Désespoir de ces hommes qui s’ entretuent sans même savoir pourquoi, de ces grands, si peu nombreux, commandant toute la masse, innombrable. Ce dégoût de ce que je vois me pousse à poser tout haut la question : comment en sommes - nous arrivé là ? Tous, marionnettes, anonymes et si rapidement remplacés. Qui viendra changer les choses et d’ abord peuvent - elles être sauvées ? Qu’ en sais - je et qu’ importe ! Nous connaissons tous la fin du grand livre de la vie, et parfois, il me tarde de ne pouvoir lire que des pages blanches où nous réécririons un monde plus humain.
Oh Démocratie, ne t’ inquiète donc pas, tu te meurs, tu péris ou tu pourris, mais moi, je ne t’ oublierais pas.
Oh Capitalisme, ne t’ inquiète donc pas, le monde entier a accepté de se vendre pour rien.
Oh Politique, ne t’ inquiète donc pas, les peuples continuent à croire que tu peux changer les choses.
Oh Corruption, ne t’ inquiète donc pas, tu sembles devenir de plus en plus acceptable.
Oh Dictateur, ne t’ inquiète donc pas, tu es défendu et tu gagnes mêmes les amitiés des dirigeants des “ peuples libres “.
Oh Citoyen, ne t’ inquiète pas, ton nom a été effacé des dictionnaires, mais moi je ne t’ oublierais pas.
Oh Innocence, ne t’ inquiète donc pas, tu disparais chez l’ enfant seulement à partir de l’ age de huit ans.
Oh Misère, ne t’ inquiète donc pas, il reste plus de trois milliards de personnes au monde qui vivent avec moins de deux dollars par jour.
Oh Cancer, ne t’ inquiète donc pas, tu t’ es développé tellement vite que dès à présent, plus aucun homme ne mourra de vieillesse mais par toi.
Oh Faim, ne t’ inquiète donc pas, cent milles personnes meurent de toi chaque jour et MacDonald annoncent un chiffre d’ affaire annuel de vingt deux milliards de dollars.
Oh Destruction, ne t’ inquiète donc pas, même s’ il t’ arrive d’ être naturelle, la plupart du temps c’ est l’ homme qui te crée.
Oh Conscience, ne t’ inquiète donc pas, les hommes t’ effacent peu à peu, mais moi je ne t’ oublierais pas.
Oh Amérique, ne t’ inquiète donc pas, ton futur président fera comme l’ ancien, il cherchera à asservir les peuples au nom du pétrodollar.
Oh Chine, ne t’ inquiète donc pas, le monde semble venir à ta porte, pour utiliser tes travailleurs qui coûtent dix - huit euro par mois.
Oh Guerre, ne t’ inquiète donc pas, l’ homme ne cherche qu’ à tuer son prochain, et chaque année compte plusieurs dizaines de nouveaux conflits dans le monde.
Oh Nature, ne t' inquiète donc pas, si l' homme déforeste l' équivalent de la surface de l' Angleterre chaque année, il commence enfin à replanter derrière son affligent passage.
Oh Pandore, qui a ouvert la boîte ? Pourquoi tout le monde accepte ces maux ? Pourquoi personne ne lutte contre ?
Oh moi, moi je ne m' inquiète donc pas, car si tout va mal, je fais quand même parti du tout, et si tout explose, je suivrais le mouvement. Inexorablement
Oh Liberté, ne pleure pas, je crois encore en toi.
Dans une vie future Je pourrais être enfant Éthiopien, si ça se trouve...
Et quand mon père me demandera Qu'est ce que tu veux être quand tu seras grand ?
Je lui dirais Papa quand je serais grand Je veux simplement... être... vivant... Aide moi...
Dans une vie future, Je serais peut être aussi...
Chinois... Enfermé à vie dans un camp de rééducation
Bolivien... Prisonnier politique assassiné en prison
Colombien... Torturé à mort par les forces de sécurité
Afghan... Exécuté sans jugement sur une place publique
Tibétain... Condamné à mort pour avoir simplement crié "Tibet libre"
Algérien... Égorgé devant ma famille
J'ai souvent l'impression étrange Que Dieu fait payer certains hommes Bien au dessus de leurs moyens
Je suis dans un profond brouillard. Les limbes m’ entourent et m’ aspirent. Un léger flou brumeux et blanchâtre comme seul horizon. Même en dessous de moi.
Chose troublante, je m’ aperçois que je flotte. Je lévite à plusieurs dizaines de centimètres du sol, qui ne m’ apparaît que comme brume. Etrangement, cela me semble totalement normal. Je vois une chose au loin, moins floue.
Je vole dans sa direction. Plus je m’ approche et plus le brouillard s’ estompe. Cette chose au loin se dessine petit à petit, et je prends alors conscience de ce que c’ est.
Un chiffre. Enorme. Plus grand que moi en tout cas. Le chiffre trois.
Pourquoi trois ? Allez savoir. J’ essaye de comprendre la signification de ce chiffre. Je cherche quels pourraient être les rapports avec moi. Je n’ en trouve aucun.
Derrière le chiffre, une brume totalement épaisse, effrayante, d’ où ressortent des visages damnés de fantômes et d’ esprits en mal de supplices. Paniqué, je me retourne.
Je me retrouve dans la rue. Rue que je connais par cœur. Enfin plutôt boulevard. Quartier Saint Germain Des Près, Paris.
Une musique me parvient. Un doux sentiment me traverse. Je reconnais les cuivres et les percussions, le rythme lent de cette chanson. Je n’ arrive pourtant pas à remettre un nom sur le titre de cette chanson ni sur le nom du groupe.
Il fait jour mais c’ est la fin de l’ après midi. Une teinte orangée a envahie le ciel bleu.
Beaucoup de monde aux terrasses des cafés. Il fait bon dehors, tout est agréable en cet endroit.
Je commence à marcher, droit devant moi, sans réfléchir. Je ne lévite plus et cela me paraît tout aussi normal.
Je m’ approche de la brasserie Lipp. Je pense reconnaître quelqu’ un en terrasse. Et ce n’ est pas qu’ une impression. Il me dévisage lui aussi et me sourit. Je m’ approche de la chaise en face de lui. Il semble m’ attendre depuis toujours.
Il se lève, m’ embrasse, me dit la joie qu’ il a de me revoir. Que mon absence prolongée a inquiétée ma famille et mes proches.
Il me demande si je reste pour de bon cette fois - ci. Je réponds que non, qu’ il me reste encore des choses à faire, mais que j’ ignore lesquelles. Il me rend un sourire large et énigmatique. Me dit qu’ on attend beaucoup de moi. Je ne relève pas la phrase.
Deux consommations arrivent, deux cocktails. Le mien se nomme Delacroix. Je savoure le breuvage extrêmement sucré. Il me dit alors qu’ il me faut partir. Il se lève, m’ enlace, et me dit au revoir. Je ferme les yeux.
Et les rouvre sur un champ, inondé de lumière, sauvage mais très fleuri. Je vois toutes les couleurs époustouflantes de la nature.
Je lévite toujours au dessus du sol, que je vois parfaitement cette fois. Je profite pleinement du spectacle qui s’ offre à moi.
Tout semble calme et la Terre semble être abandonnée de toute civilisation. Illusion utopique.
Au loin je vois sous un grand chêne un groupe de personnes, une bande de gamins, adolescents qui s’ ennuient. Je me souviens alors. Moi, eux, nous, cet été passé sous cet arbre.
Je peux tous les nommer, ce sont mes amis d’ enfance, mes amis chers. Parmi eux, il y a mon meilleur ami d’ enfance. J’ arrive à leur rencontre. Ils me sourissent mais semblent aussi préoccupés. Leurs visages trahissent de l’ inquiétude.
Ils viennent vers moi et me demandent ce que je fais là. Je réponds ne plus rien savoir. Ils s’ efforcent de continuer à sourire. Difficilement.
Ils m’ expliquent que le temps presse et que je dois trouver la porte. Que trois a encore de la route à faire.
Ils me disent de ne jamais les oublier, ni eux, ni l’ homme que je suis devenu, mes origines et mon évolution. J’ avoue ne pas comprendre.
Ils se rassemblent tout autour de moi, en silence, m’ empoignent et me jettent à terre. Tout se ralentit. Mon corps ressent la chute, inexorable, mais si lentement ! Ils me font des signes de mains, me répètent que je dois trouver la porte.
Je tombe lourdement.
Mon corps traverse le sol. Je m’ enfonce sous terre et ferme les yeux.
Je rouvre les yeux violemment.
Je suis en sueur.
Mon corps tremble comme une feuille.
Mon cœur bat à tout rompre.
J’ ai des frissons sur tout le corps.
Je reconnais ce qui m’ entoure.
Et je pousse un cri.
L’ endroit est horrible. Je suis à nouveau dans le vide, entouré du noir le plus complet. Les ténèbres les plus obscures. Et il y a toujours cette insupportable sensation de tomber.
Un rêve dans un cauchemar .
Peu à peu, je comprends que j’ ai rêvé…
Comment ai - je pu rêver dans un endroit pareil ?
Je ne me souviens que d’ avoir été dans ce noir, d’ être tombé d’ un lit, d’ avoir essayer de me tuer par résignation. Une chose s’ est passée ensuite, mais… impossible de me souvenir quoi exactement. Un vague sentiment de lumière, je crois. Je doute. Je ne sais plus quoi penser du tout.
Et ce rêve ? N’ étais - ce pas un nouvel endroit de délire ?
Etrangement, je ne le ressens pas comme cela. Quelque chose en moi me dit que c’ était bien un rêve. Quoi, je ne sais pas. Peut - être l’ instinct.
Mais comment puis - je différencier le rêve du cauchemar présent ? Je ressasse toutes ces pensées, toujours en tombant.
Et si, après tout, tout ceci n’ était qu’ un immense cauchemar ? Comment puis - je le savoir ? Qui peut me réveiller ? Qui dois - je implorer ?
Si il y a bien une réalité et un imaginaire, comment puis - je différencier l’ un de l’ autre quand la réalité semble aussi folle et inconcevable que le rêve ?
Ce n’ est qu’ alors qu’ une chose attire mon attention.
Lointaine, elle semble être un point blanc au fond de mon espace si sombre. Mais je tombe vers elle, cela était certain.
Tout en approchant, j’ ai compris ce qu’ est cette raie de lumière. J’ en ai presque envie de pleurer, de nervosité. Un rayon de lumière, donc, dépasse d’ une forme sombre, gigantesque… Une porte.
J’ ai d’ abord cru à un nouveau rêve. Mais j’ ai vite chassé cette idée. Il faut que ce soit la sortie de cette situation.
Je suffoque presque en la voyant devenir de plus en plus proche. Plus je m’ approche et plus ma vitesse de chute semble diminuer. Je ralentis dans le vide. Je commence à la voir distinctement.
Une porte sombre, entrouverte, d’ où s’ échappe de la lumière, totalement blanche, aveuglante. La porte est entrebâillée, je vois le bois blanc qui la compose, le style de la porte me fait penser à ces portes des feuilletons américains de série B.
Elle me semble imposante et pourtant je trouve sa poignée très fine.
Je suis proche d’ elle maintenant, assez proche pour tendre la main vers la poignée.
Je m’ emballe. Est - ce un nouveau rêve ou une nouvelle réalité ?
Dans cet univers dans lequel je tombe, je me dis que cette porte ne représente après tout qu’ un passage à autre chose, mais entre autre chose et ce dans quoi je tombe actuellement, ma décision est vite prise.
Je veux absolument passer cette porte, ne serais - ce que pour quitter cet endroit affreux.
Je pense de nouveau alors à mon rêve. En était - ce un au final ? Ou une sorte de rêve prémonitoire ? Cela ne m’ ai jamais arrivé auparavant. Du moins, je crois.
A quoi servent toutes ces questions, alors que je suis sûr d’ ouvrir cette porte.
Lentement, je lève le bras, je m’ approche d’ elle ou vice - versa. Que vais - je trouver derrière cette porte ? Une sortie définitive ou un nouvel enfermement ? Le meilleur moyen de le savoir est de franchir cette porte.
Je saisis la poignée, le contact est surprenant, étonnement chaud, à la limite du brûlant. Vais - je me retrouver en enfer ? Tout en hésitant, je pousse la porte.
A prend la bretelle de sortie de l’ autoroute A75. Sortie en construction. Interdit d’ accès. Il ralentit et se gare sur la bande d’ arrêt d’ urgence, attend que deux voitures au loin passent leur chemin. Il traverse la route et passe derrière les barrières de sécurité. Il retire quelques plots, déplace les barrières et un panneau “ attention chantier “. Il retraverse et remonte dans sa voiture. Il attend que la dernière voiture en vue soit passée, puis démarre et s’ engage sur cette nouvelle route. Il dépasse tout le dispositif de barrage et s’ arrête, sort et remet tout en place.
A remonte enfin dans sa voiture et repart sur le viaduc de Millau en construction.
B sort de son immeuble. La nuit est fraîche se dit - il. Il marche pendant une dizaine de minutes pour arriver à la plage. Les rues de la Baule sont désertes. Qui pourrait bien se promener près de l’ eau une soirée aussi froide que celle-ci ? Il descend les marches et arrive sur le sable glacial. La mer est basse, la lune haute et pleine. Personne bien entendu. Tout le monde est chez soi, bien au chaud.
B commence à se déshabiller.
C arrive à l’ entrée de sa ferme de Vendée. Il se gare dans l’ entrée, sort et appuie sur sa clef, commandant la fermeture centralisée de sa voiture. Il se dirige vers la grange. Il entre et referme derrière lui. Son regard parcours le vaste espace pratiquement vide. Il ouvre le seul débarras de cette grange et en sort une grosse corde en lin. Il la prend dans ses bras et respire profondément l’ odeur de fibre.
C commence à faire un noeud coulant.
D sort de Paris et va en banlieue. Il cherche le plus haut immeuble qu’ il puisse trouver. Au bout d’ un quart d’ heure, il est satisfait de son exploration. Il se gare au pied de l’ immeuble choisi, prend le soin de vérifier que sa voiture soit bien fermée, s’ avance vers l’ immeuble. A l’ entrée, il cherche un quelconque interrupteur puis finalement pousse la porte d’ entrée et s’ engouffre à l’ intérieur. Il prend l’ ascenseur et monte jusqu’ au onzième étage. L’ immeuble est très vétuste, comme pratiquement tous les bâtiments de banlieue.
D trouve la porte dérobée qui mène au toit et l’ ouvre.
E sort de la baignoire de son appartement de fonction, rue Saint - Victeur. Il se sèche en respirant profondément, puis ouvre son placard à pharmacie. Il en sort une seringue. Vide. Il prend ensuite le temps de nettoyer la baignoire pour qu’ elle soit parfaitement sèche. Puis une seconde idée lui vient et il va alors dans la cuisine, ressort d’ un tiroir un long couteau bien aiguisé. Le Goût lui vient à ce moment là. Tout va mieux.
E s’ installe nu dans sa baignoire.
F rentre enfin chez lui. Il lui a fallu faire le tour de toutes les pharmacies de Grenoble pour trouver celle qui était de garde ce soir. Avec une bonne falsification d’ ordonnance, il a obtenu plusieurs boites de Zolpidem, l’ un des hypnotiques les plus puissants. Il sourit en repensant aux nombreuses mises en garde du pharmacien qui n’ avait pas la chance d’ être tranquillement chez lui ce soir. Le Goût lui vient. Puis il déballe les médicaments sur sa table basse.
F se dirige vers son bar et sort ses bouteilles d’ absinthe.
G est assis dans son mini coin cuisine de son appartement de douze mètres carrés, à Saint - Nazaire, près des quais. Pas besoin de préciser qu’ il n’ y a qu’ une chaise. Par l'unique fenêtre il regarde la lune. Dehors il semble faire si froid. Il revient à son occupation, démonte son Glock17 pour la troisième fois, nettoie chaque pièce avec des gestes automatiques qui sont devenus les siens. Il regarde en souriant cette arme démontée en une dizaine de morceaux inoffensifs. Puis il remonte lentement son arme et la charge de sept balles, machinalement. Le Goût lui chatouille les sens.
G sent maintenant la gaieté l’ envahir.
***
Une boite de Zolpidem contient trois plaquettes de dix comprimés. Il est préconisé de prendre un demi, voire un comprimé entier pour s’ endormir en quelques minutes. F prend son plus beau verre et le remplit d’ absinthe. Il sort les dix premiers comprimés. Cela lui remplis le creux de la main. Il les gobe tous accompagnés par deux gorgées. Puis il finit le verre pour pouvoir bien mélanger les effets néfastes de l’ alcool et des somnifères. Le Goût est tout autour de lui.
F commence à se déshabiller après la fin de la première boite.
La nuit est vraiment froide. Mais la vision de Paris d’ ici, à cette hauteur, est à la fois très belle et très triste. D, sur le toit, est enivré par le Goût. Plus rien d’ autre n’ a d’ importance. Il regarde en contrebas de chacun des quatre cotés de l’ immeuble. Il choisit la face sud, celle qui donne sur un jardin d’ enfants.
D commence à se déshabiller.
La voiture s’ arrête juste avant le gouffre. La route se termine par un vide de plus de deux cents mètres de hauteur. A sort et regarde en bas. Le vide fait d’ autant plus peur quand la nuit est si sombre. Il sourit faiblement, le Goût vient remplacer toute autre sensation. Il se déshabille puis remonte dans la voiture.
A ouvre toutes les fenêtres et retourne en marche arrière jusqu’ aux panneaux de travaux qu’ il a franchi quelques minutes auparavant.
Serein, dans sa baignoire. Allongé de tout son long. E prend la seringue et la remplie d’ air. Puis il choisit une veine au bras gauche et insère l’ aiguille de la seringue dedans, sans ménagement. Il pousse alors sur la seringue et la bulle d’ air remonte alors dans cette veine. Le Goût l’ envahit presque immédiatement. Jouissance exquise.
E sait que la bulle d’ air va monter jusqu’ au cœur, lentement, très lentement.
Une simple chaise. Un simple canapé où dormir et un coin cuisine. G commence à se déshabiller tout en se demandant où tirer. Contre la tempe ? Dans la bouche ? Dans le cœur ? Le Goût lui dicte la bouche.
G introduit le gros et froid canon de l’ arme dans sa bouche alors salivante.
Une corde solide. Un nœud qui l’ est encore plus. C s’ est déshabillé. Il est monté sur letabouret, trouvé pour faire office de bourreau. Il passe sa tête à travers le nœud coulant. Tout est à la bonne hauteur. Le Goût l’ accompagne à chaque instant.
C respire profondément.
Nuit froide. Eau froide. B est nu et rentre dans l’ eau sans aucune réticence. Elle est glacée, sans doute proche de zéro, mais cela ne lui fait rien. Le Goût l’ accompagne. Il s’ enfonce de plus en plus dans l’eau et commence à nager.
B quitte la plage et part rejoindre la mer calme et immense.
La corde autour du cou. Le cou qui démange. C n’ est plus vraiment lui - même. Il devrait avoir peur, être effrayé d’ une telle situation. Au lieu de cela, il est souriant et voit la corde comme sa délivrance. Il se remémore tous ses souvenirs de jeunesse associés à cette grange. Le Goût le dévore.
C se sent libéré et heureux.
Trois boites vides par terre. La deuxième bouteille pratiquement vide elle aussi. F s’ est déshabillé et s’ est couché sur la moquette de son salon. Il baille et sent, à la fois, les étourdissements de l’ alcool ainsi que la lourdeur de ses paupières. Dans cet état presque comateux, le Goût est omniprésent.
F engloutit les derniers comprimés avec la fin de la bouteille.
Chantier en construction. Attention danger. A arrive à l’ embranchement initial. Il s’ arrête. Lève le frein à main et désactive les airbags. Il accélère alors à fond. L’ aiguille monte, monte,et monte encore. Les pneus crépissent et font de la fumée. Le Goût lui indique le moment. Maintenant. Le saut de la mort.
A desserre le frein à main et la voiture bondit sur la route qui n’ a pas encore de fin.
La vue est vraiment magnifique. L’ air est frais mais aussi léger et agréable. D respire profondément le Goût tout en se déshabillant. Une fois nu, il s’ assoit sur le rebord du toit, les pieds ballants dans le vide.
D rit une seconde fois en pensant aux enfants qui verront ce drôle de spectacle demain matin au réveil.
Agonie dans une baignoire. Le Goût s’ intensifie. E veut ne plus faire qu’ un avec cette sensation.Il prend le couteau aiguisé et se taillade les veines du bras droit. Le sang jaillit abondamment. Rouge et chaud.
E s’ offre totalement au Goût.
Quelques vagues. Une mer calme. B n’ a plus pied depuis un bon moment. Il est loin de toute côte, en pleine haute mer. Il sent la fatigue mais la repousse. Le Goût lui permet de puiser au fond de son énergie. Alors il respire pour un dernier long souffle. Et plonge. Le plus profondément possible. Profond, très profond dans l’eau.
B recrache petit à petit l’ air de ses poumons et s’ enfonce dans la mer.
Répulsion et envoûtante attirance. Dégoût et pourtant satisfaction. G est mitigé vis - à - vis du canon froid qui se trouve dans sa bouche. C’ est une arme bien sale et qui va laisser des traces partout. Néanmoins, il sourit de savoir tout bientôt terminé. Le Goût l’ accompagne et le rassure. Sa bouche est étrangement sèche.
G enlève le cran de sûreté.
***
G ferme les yeux, sa main ne tremble pas, son index se raidit.
F ferme les yeux, enfin, un sommeil sans rêve commence pour lui.
E ferme les yeux, la douleur n’ est plus qu’ un vague souvenir.
D ferme les yeux, se relève et fait dépasser ses orteils dans le vide.
C ferme les yeux et met son pied droit derrière le socle du tabouret.
B ferme les yeux et commence à suffoquer.
A ferme les yeux, la voiture dépasse la fin du viaduc et se retrouve dans le vide.
***
A tombe.
B se noie.
C fait basculer le tabouret.
D saute.
E se vide de son sang.
F sombre dans le coma.
G presse la détente.
***
La balle traverse la bouche, casse le squelette du crâne, fait de la bouillie du cortex de G, le sang éclabousse les murs et le voisin alerté par le bruit viendra et vomira près du corps.
La moquette du salon de F devient son sépulcre, son corps en décomposition sera retrouvé seulement deux semaines plus tard par les pompiers appelés à cause de l’ horrible odeur.
Le cœur de E arrête de fonctionner, le sang crée un petit tapis visqueux au fond de la baignoire, sa fille qui retrouvera le corps s’ en voudra toute sa vie d’ être rentrée tard ce soir - là.
Le corps de D s’ est écrasé sur la maison des jeux pour enfants, et c’ est un enfant de huit ans qui retrouvera ce qu’il reste de son corps, organes éparpillés, squelette démembré, et sang.
Les spasmes de C durèrent près de quatre minutes, puis sans souffle, son corps sans vie se balancera lentement au bout de la corde avant d’ être retrouvé par ses fils, huit jours plus tard.
Le corps raide et glacé de B mettra six minutes environ pour remonter à la surface et voguera sur la mer avant d’ être retrouvé dans un filet de pêche d’ un chalutier de Noirmoutier, parmi les poissons.
La voiture de A s’ écrase au sol, le moteur écrabouille le corps du conducteur avant de rentrer en contact avec l’ essence, faisant exploser la voiture en une magnifique boule de feu incandescente.
***
Ce soir, 25 novembre 2003, à minuit, sept hommes meurent en même temps, en France, chacun ayant choisi de mourir d’ une façon différente. Mais chacun étant entraîné par un sentiment étrange. Un étrange Goût. Un parfum qui m’ est propre. Et ont trouvé ce Goût si attirant qu’ ils ont décidé de mourir dans l’ espoir d’ éprouver cette sensation à jamais.
Moi, spectatrice de tout cela, je suis aussi l’ auteur de cette mise en scène. La vie est une chose bien étrange qui m’ échappe sur le plan conceptuel mais non sur le plan concret. Mais une chose est pourtant sure : tant qu’il y aura de la vie, je serais présente. Car je suis la fin de la vie, le commencement du néant. Je suis celle que vous redoutez tant, m’ affublant de tant de noms et d’ images différentes qu’ il serait trop long d’ en faire la liste. Je suis simplement La Mort. Et ce soir, j’ ai gagné sept hommes de plus à mon jeu préféré.
Je m'en vais.
Mais vous rappelle qu’ un beau jour, ce sera votre tour.
Je mets en ligne mes écrits, sans prétention et sans ménagement. En espérant, pas forcément vous plaire, mais au moins vous sortir pour quelques temps de l'ordinaire.